(QUÉBEC) Le coût de l’essence va augmenter et celui du diesel encore davantage si le gouvernement Legault maintient sa volonté de tripler la teneur en éthanol dans le carburant d’ici six ans. C’est la mise en garde lancée par l’Association canadienne des carburants (ACC) dans un mémoire transmis la semaine dernière.

Martin Croteau Martin Croteau
La Presse

L’organisme, qui représente les raffineurs et distributeurs de carburant, calcule que ses membres devront investir environ 1 milliard de dollars pour se conformer aux nouvelles règles. Cette facture sera tôt ou tard refilée aux automobilistes.

« C’est un coût pour faire des affaires au Québec, a résumé en entrevue le porte-parole de l’ACC, Carol Montreuil. Et quand il y a un coût pour faire des affaires au Québec, habituellement, ça a un impact sur les prix. »

Début octobre, le ministre des Ressources naturelles, Jonatan Julien, a présenté un projet de règlement pour que chaque litre de carburant distribué au Québec contienne 15 % d’éthanol d’ici 2025. C’est trois fois plus que la norme fédérale actuellement en vigueur.

La mesure fera baisser les émissions de gaz à effet de serre (GES) de la province de 3 %, autant que le retrait de 500 000 voitures des routes. Elle vise aussi à donner un élan à l’industrie québécoise de l’éthanol cellulosique, fabriqué avec des résidus forestiers et agricoles ainsi qu’avec des déchets.

Sauf qu’incorporer de l’éthanol à l’essence ne se fait pas dans un claquement de doigts. Les raffineurs doivent s’équiper de nouvelles infrastructures de stockage et de manutention. Bon nombre de stations-service doivent se doter de nouveaux réservoirs.

Dans son mémoire, l’Association reproche au gouvernement d’avoir sous-estimé les investissements colossaux que la nouvelle norme imposera à ses membres.

L’investissement total pour le réseau de stations-service et les terminaux se chiffre à plus de 1 milliard, un montant près de 10 fois supérieur aux 110 millions évoqués de l’étude d’impact du gouvernement.

Extrait du document déposé par l’Association canadienne des carburants 

« À ce chiffre s’ajouteront les impacts financiers provoqués par les interruptions d’activités nécessaires afin d’effectuer ces modifications aux stations-service », poursuit l’Association.

Le projet de règlement vise aussi à augmenter la quantité de biocarburant dans le diesel. Dans ce cas, l’impact sur les prix à la pompe sera plus important encore qu’avec l’essence.

Certains biodiesels se comportent mal par temps froid, il faudra donc privilégier des produits plus chers. L’ACC prévoit « un coût additionnel moyen de 3 cents le litre », peut-on lire dans son mémoire.

Compatibilité

Autre problème de taille : la majorité des véhicules qui circulent au Québec ne sont pas conçus pour fonctionner avec des niveaux d’éthanol supérieurs à 10 %. En se basant sur des données du groupe DesRosiers Automotive Consultants, l’ACC calcule que « plus de 40 % de la flotte québécoise ne sera pas compatible » avec l’essence à 15 % d’éthanol en 2025, et 30 % ne le sera toujours pas en 2030.

« La plupart des véhicules sur nos routes pourraient subir des dommages au moteur et au système d’alimentation en utilisant des carburants contenant des niveaux de l’éthanol pour lesquels ils n’ont pas été conçus », peut-on lire dans le mémoire.

CAA-Québec avait lancé une mise en garde semblable en octobre.

Trop vite

La société Valero, qui exploite la plus importante raffinerie au Québec, à Lévis, calcule qu’elle devra investir 175 millions pour se conformer au règlement québécois.

Dans son mémoire, l’entreprise dit ne pas comprendre pourquoi Québec se montre si pressé d’agir, alors que le gouvernement fédéral planche déjà sur une nouvelle norme sur les carburants.

Dans un contexte où le poids réglementaire auquel notre industrie est assujettie ne cesse de croître, l’ajout d’un règlement supplémentaire non harmonisé, incomplet et coûteux qui fait fi des réalités et des complexités des différents marchés n’est pas du tout souhaitable ni avisé.

Extrait du document de Valero

La raffinerie souligne au passage que la construction d’un seul réservoir pour stocker l’éthanol doit d’abord être approuvée par le Bureau des audiences publiques sur l’environnement. À lui seul, ce processus prend au moins deux ans et demi, ce qui lui laisse peu de temps pour se conformer au règlement québécois sur l’éthanol.

Au cabinet du ministre Julien, on souligne que le processus réglementaire est loin d’être terminé. Les différents groupes avaient jusqu’à vendredi pour soumettre des mémoires, et les orientations présentées en octobre pourraient être revues à la lumière de leurs commentaires.

« La consultation a pris fin vendredi, a noté la porte-parole du ministre, Claude Potvin. On retombe en analyse des mémoires et, si le règlement doit être modifié à la lumière de cette analyse, c’est certain que ce sera fait. »