Il suffit de voyager un peu pour se rendre compte qu’être piéton à Montréal est un sport dangereux. Pourquoi, dans certaines villes étrangères, dès qu’on pose le pied dans la rue, les voitures s’arrêtent-elles pour nous laisser le passage alors qu’ici, automobilistes et cyclistes n’ont qu’un objectif : nous passer devant au plus fort la poche ?

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Pourtant, de tous les groupes appelés à partager l’espace public, les piétons sont les plus vulnérables, surtout quand il est question d’enfants ou de personnes âgées. Non loin de chez moi, il y a une école primaire. Il est étonnant de voir le nombre de parents qui viennent cueillir leurs enfants à la sortie des classes pour les raccompagner à la maison à pied. Ils ont raison.

Cédé aux automobilistes dans les années 60, l’espace public de Montréal est en train de se redéfinir, de se redessiner. C’est une opération complexe et gigantesque. Il y a beaucoup de choses à faire, à rétablir, à corriger.

Même si elle juge que Montréal n’est pas complètement une ville « piéton friendly », Sophie Paquin, professeure au département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM, observe une nette amélioration depuis quelques années.

Il n’y a pas si longtemps, les chantiers de construction ne prévoyaient pas toujours un passage pour les piétons, ce qui est le cas aujourd’hui.

Sophie Paquin

(D’ailleurs, je suis toujours étonné de voir, lorsque je voyage, que les zones de construction n’occupent pas autant de place que chez nous. Dieu qu’on aime s’étendre et occuper beaucoup d’espace, ici. On monopolise des voies complètes, des trottoirs et des terrains adjacents pendant des mois… Mais ça, c’est un autre sujet.)

Si on peut observer un plus grand respect des piétons ailleurs dans le monde, on a tort de comparer Montréal avec des villes européennes en ce qui a trait à la qualité des infrastructures, pense Patrick Morency, médecin-conseil affilié à la Direction de la santé publique de Montréal. « Dans ce domaine, il faut comparer Montréal avec Chicago, Boston, Toronto ou New York, dit-il. Et en ce sens, les choses évoluent plutôt bien ici. »

On parle beaucoup de la dualité entre les piétons, les automobilistes et les cyclistes. Patrick Morency et Sophie Paquin rappellent que ce problème a toujours existé. Mais je leur soumets cette théorie : est-ce que la reconfiguration de l’espace public à laquelle nous assistons à Montréal ne serait pas en train de créer une vive tension entre les groupes ?

« Chose certaine, on voit que les intérêts de l’un sont souvent contraires à ceux des autres, dit Patrick Morency. Il y a un antagonisme. »

Depuis quelques années, la Ville de Montréal implante des structures qui favorisent la sécurité et le bien-être des piétons. L’élargissement des trottoirs et l’installation de saillies sont un bon exemple de cela. Je sais, j’ai utilisé le mot saillie !

Certains d’entre vous ont sans doute poussé les hauts cris. À quoi servent ces foutues saillies, à part faire suer les automobilistes ?

Une étude faite par la Direction régionale de la santé publique en 2017 a clairement démontré que les milliers de saillies installées dans la métropole faisaient diminuer le nombre d’accidents aux intersections. Entre 2000 et 2014, on a observé une diminution de 23 % du nombre d’accidents pour les piétons et de 54 % pour les occupants de véhicule.

Il est prouvé que plus la distance à traverser pour le piéton est courte, plus les risques d’avoir un accident diminuent. Pour ce qui est de l’automobiliste, il est plus facile pour lui de manœuvrer à partir d’une saillie. Il faut maintenant trouver une façon de ne pas laisser en plan les cyclistes qui se retrouvent souvent coincés entre le trottoir et le véhicule.

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

« Si vous demandez à des gens qui marchent beaucoup dans une ville quelle est leur première source de frustration comme piéton, il y a aura de fortes chances qu’ils vous disent que ce sont les nombreuses attentes », écrit Mario Girard.

Mais le nerf de la guerre demeure les feux de circulation. Ceux-ci ne sont pas toujours conçus pour les piétons. « La mesure la plus sécuritaire aux feux de circulation est d’avoir une phase réservée exclusivement aux piétons, c’est-à-dire d’avoir un temps où tous les feux sont au rouge pour que le piéton puisse traverser, souligne Patrick Morency. Mais cela allonge le temps d’attente des automobilistes. »

En effet, la question des feux de circulation est un grave problème à Montréal. Ce mélange de feux et de priorités nous ramène à la loi de la jungle dont je parlais au début de ma chronique. « On se dote de politiques structurantes, mais le problème, c’est qu’on n’en tient pas compte. On a encore beaucoup de chemin à faire », dit Sophie Paquin.

Montréal est une ville qui se marche mal. Je peux vous le dire, je marche tous les jours dans cette ville aussi belle que chaotique. Je dirais même qu’il est devenu désagréable d’y déambuler. Les trottoirs sont remplis de crevasses, ils sont souvent étroits, mal éclairés et la synchronisation des feux de circulation d’une intersection à une autre est déficiente.

Vous riez ? En effet, la synchronisation des feux est un facteur très important pour les piétons et pourtant, on ne parle jamais de cela.

Si vous demandez à des gens qui marchent beaucoup dans une ville quelle est leur première source de frustration comme piéton, il y a aura de fortes chances qu’ils vous disent que ce sont les nombreuses attentes.

Des études menées en Australie (à Perth et à Sydney) en 1994 et en 2007 ont démontré que les piétons passaient plus de temps (52 %) à attendre aux nombreux feux de circulation qui accordaient la priorité aux automobiles qu’à marcher.

En calculant la vitesse moyenne des piétons (les hommes marchent à 48 s/100 mètres alors que les femmes et les adolescents marchent un peu plus lentement), on a pu travailler à une meilleure synchronisation des feux et ainsi améliorer les conditions des piétons.

« Tous les ingénieurs vont vous dire que les piétons sont une priorité, dit Sophie Paquin. Mais dans les faits, c’est l’automobile qui est privilégiée. Notre société de consommation favorise cela. »

Rétablir un équilibre entre les groupes qui partagent les voies publiques est un gros chantier. Montréal est constitué de petites rues de quartier et de chaussées larges et très passantes. Cela augmente le défi. Mais ça vaut tellement la peine de le relever. On peut découvrir une ville en voiture ou en autocar, mais il n’y a qu’en marchant qu’on peut vraiment la sentir.