Un playboy déchu, détenant des informations susceptibles de réduire à néant la réputation d’hommes riches et puissants, est retrouvé mort dans sa cellule. Son procès n’aura pas lieu. Il emporte ses sales petits secrets dans sa tombe.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Dans un roman policier, ce serait louche. On soupçonnerait tout de suite un meurtre maquillé en suicide. D’autant plus que le playboy en question, Jeffrey Epstein, était incarcéré dans l’une des prisons fédérales les plus sûres du pays, à New York.

Sauf qu’on n’est pas dans Le Code Da Vinci. On n’est pas dans une fiction policière.

On est dans la plate réalité – celle où, selon toute vraisemblance, Jeffrey Epstein s’est pendu, seul, dans sa cellule.

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Le financier Jeffrey Epstein, en 2017

Le financier multimillionnaire, accusé de s’être livré au trafic sexuel d’adolescentes, était tombé en disgrâce. Il était passé de son île privée des Caraïbes aux quatre murs d’une prison. Il supportait mal le choc, l’humiliation publique. 

Très mal, dirait-on.

Sa mort est déplorable, et l’avenir dira si les autorités carcérales ont fait preuve de négligence. Déplorable, mais pas surprenante. Jeffrey Epstein n’est pas le premier détenu à mettre fin à ses jours dans l’attente de son procès. Il ne sera pas le dernier.

Mais cette plate réalité, bien des gens n’en veulent pas.

Les théories du complot foisonnent sur Twitter. On se raconte des histoires à coups de mots-clics. Et on y croit. Le président des États-Unis lui-même a suggéré que l’un de ses prédécesseurs était impliqué dans la mort de Jeffrey Epstein.

À peine quelques heures après que les autorités eurent retrouvé le corps sans vie du détenu, samedi, Donald Trump a retweeté à ses 63 millions d’abonnés cette théorie insensée, mais qui allait inévitablement devenir virale : « Jeffrey Epstein avait de l’information sur Bill Clinton et maintenant, il est mort. »

Imaginez si Barack Obama avait accusé George W. Bush d’avoir commandé un meurtre pour camoufler ses penchants pédophiles. Ou si Ronald Reagan avait accusé Jimmy Carter d’une telle énormité. L’Amérique tout entière aurait été scandalisée.

Donald Trump, lui, n’a eu droit qu’à un haussement d’épaules de la part de ses compatriotes, résignés depuis trois ans à ses coups de gueule remplis de mensonges et de fureur.

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Chaque fois, on se dit : il est allé trop loin.

Chaque fois, il s’enfonce dans des marécages d’indécence.

Chaque fois… il recommence.

Pourquoi s’en priverait-il ? Après tout, c’est sur la désinformation et les théories sans fondement que Donald Trump a bâti sa carrière politique. Avant même de se lancer dans la course à la présidence, ne martelait-il pas sans relâche que Barack Obama n’était pas né aux États-Unis ?

Le réseau CNN a dressé hier une liste non exhaustive des théories du complot véhiculées par Trump depuis son accession à la présidence : le père de son rival Ted Cruz était complice de l’assassinat de John F. Kennedy ; l’élection présidentielle était truquée contre lui ; des millions de personnes ont voté illégalement pour Hillary Clinton ; le gouvernement a espionné sa campagne ; l’enquête mise sur pied par son propre ministère de la Justice était une chasse aux sorcières organisée par les démocrates…

Chaque fois, un haussement d’épaules.

Avec le temps, on en est venu à voir les sorties de Donald Trump à travers le prisme de sa sottise et de son insignifiance. Oui, il a bien posé, tout sourire et le pouce en l’air, avec le bébé de parents morts dans le massacre d’El Paso. Et alors ? Ce n’est qu’un bouffon.

Bien vite, on passe à autre chose.

Pourtant, les délires paranoïaques du président ne sont pas inoffensifs. Ils divisent les Américains comme jamais auparavant. Ils alimentent la peur des immigrants. Ils minent la confiance du public envers les autorités et les agences de renseignement. Ils accréditent les plus obscures théories du complot. 

Ils brouillent, toujours un peu plus, la réalité.

Le comble de l’ironie, c’est que ce menteur compulsif ne cesse d’attaquer les journalistes, traitant d’« ennemis du peuple » ceux qui ne font que leur travail : rapporter des faits. Dans les grandes salles de rédaction, des journalistes sont affectés à la seule tâche d’y voir clair dans le brouillard des tartuferies trumpiennes.

L’ironie est d’autant plus grande, dans le cas de l’affaire Epstein, que c’est grâce à la minutieuse enquête d’une journaliste du Miami Herald que l’homme s’est retrouvé derrière les barreaux, 10 ans après avoir bénéficié d’une sentence bonbon en Floride.

L’enquête a poussé le ministre du Travail de Trump, Alex Acosta, à la démission, à la mi-juillet. En 2008, alors qu’il était procureur en Floride, c’est lui qui avait conclu le très généreux arrangement avec les avocats d’Epstein.

Pendant plus d’un an, la journaliste Julie K. Brown a retourné toutes les pierres. Elle a mené des centaines d’entrevues. Elle a épluché des milliers de courriels, de documents judiciaires et de rapports policiers.

Il faut lire sa série percutante d’articles, intitulée « Perversion of Justice », pour réaliser l’ampleur du scandale et de l’injustice qu’ont subis les victimes du jet-setter aux influentes amitiés.

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Jeffrey Epstein a une fois de plus échappé à la justice.

Cette fois, il n’y aura pas d’autre occasion. C’est la fin. Il ne répondra jamais de ses actes.

Les victimes d’Epstein ne pourront jamais le regarder dans les yeux, au tribunal, pour lui dire tout le mal qu’il leur a fait subir alors qu’elles n’étaient encore que des enfants.

Elles n’auront jamais la satisfaction, ou le soulagement, de le voir enfin payer pour ses crimes.

Comment a-t-il pu se donner la mort dans une prison à haute sécurité de Manhattan ? Pourquoi était-il seul dans une cellule censée héberger deux détenus ? Pourquoi ne bénéficiait-il pas d’une surveillance renforcée alors qu’il avait tenté une première fois de se suicider, le 23 juillet ?

Se disant « consterné » et « franchement en colère » devant les carences observées à la prison de New York, le ministre de la Justice, William Barr, a confirmé hier la tenue de deux enquêtes, du FBI et de son ministère, sur ce qui a bien pu se produire.

C’est bien. Mais ce ne sera sans doute pas suffisant pour convaincre les conspirationnistes qui ont déjà choisi leurs coupables en se basant sur leurs inébranlables convictions – et rien d’autre.

Pour les victimes, néanmoins, ces enquêtes sont importantes.

À défaut de justice, ces femmes méritent au moins qu’on se souvienne de Jeffrey Epstein non pas comme la victime d’une quelconque machination politique, mais bien pour ce qu’il était : un insatiable prédateur, qui s’en est longtemps tiré avec une tape sur les doigts.

C’est ça, la plate, la scandaleuse réalité.