C’est la page couverture du rapport annuel 2018 de la Commission canadienne des droits de la personne, qui vient d’être déposé au Parlement : un père porte sa petite fille sur ses épaules, elle ne peut pas avoir plus de 6 ou 7 ans. Et elle porte un hijab.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Je ne suis ni le premier ni le dernier à sourciller. Mathieu Bock-Côté a levé un sourcil lui aussi, hier, dans sa chronique parue dans Le Journal de Montréal.

J’ai cent fois dit que je ne suis ni pour ni contre le hijab, ce voile islamique porté par certaines musulmanes. Je suis pour la liberté de choix. Au nom, justement, de la liberté, qui inclut la liberté de religion.

Je suis contre le port obligatoire du voile, par exemple en Iran. Je suis contre l’interdiction du voile pour les employés de l’État, ici, avec la nuance du compromis Bouchard-Taylor. La liberté, c’est de choisir de le porter ou pas.

La petite fille sur les épaules de son père, donc. À 6 ou 7 ans, a-t-on vraiment la liberté de porter un signe religieux ?

Non.

IMAGE TIRÉE DU RAPPORT ANNUEL DE LA COMMISSION CANADIENNE DES DROITS DE LA PERSONNE

Page couverture du rapport annuel 2018 de la Commission canadienne des droits de la personne

C’est à peu près la seule fois où un hijab me rend mal à l’aise, personnellement. Quand des petites filles le portent, ou des adolescentes qui n’ont clairement pas l’âge de raison. Sinon, adulte, fais ce que tu veux. Mais à 6 ans, c’est pas vrai que ton libre arbitre te pousse à couvrir tes cheveux pour les cacher au regard d’autrui. J’espère que celles-là, à 17 ans, vont joyeusement défier l’autorité parentale…

C’est le vieux truc des religions, au fait. Ou plutôt, le vieux truc de ceux qui trippent sur les religions : embrigader les enfants dès leur plus jeune âge pour favoriser l’accoutumance jusqu’à tard à l’âge adulte…

Idéalement, les gens décideraient s’ils croient à un ami imaginaire quand ils ont l’âge de raison. Je sais bien que ce monde idéal n’existe pas. On vit dans un monde où les enfants sont embrigadés très tôt par ceux qui croient, question de les fidéliser. On les baptise alors qu’ils ne peuvent rouspéter, on leur fout un voile sur la tête à la petite école, on les envoie étudier les « saintes écritures » le samedi ou le dimanche…

Tous ceux qui permettent cet embrigadement sont évidemment convaincus de la primauté de leur dieu à eux, de la vraie véritable vérité qui se trouve dans le livre qu’ils vénèrent, eux, écrit il y a plusieurs siècles, avant les Lumières et avant l’ampoule électrique…

Bizarrement, ils perdent leurs certitudes quant aux enfants. Ils n’attendent pas que l’enfant voie la lumière divine. Non, on l’enrôle très tôt, le plus tôt possible.

Je me console en me rapportant non pas aux saintes écritures mais aux statistiques. La majorité des gens se décrivant comme juifs, chrétiens ou musulmans – pour ne parler que de ceux-là – ne sont pas pratiquants en ce pays…

Mais revenons à cette petite fille de 6 ou 7 ans, sur la page couverture du rapport annuel de la Commission canadienne des droits de la personne. C’est une tragédie de voir une fillette porter un signe religieux de façon si ostentatoire, comme c’en est une de voir de petits juifs hassidiques enrôlés dans des écoles où le centre de l’univers est la Torah, comme c’en est une de voir des petits chrétiens grandir dans une famille où le Seigneur est la base de tout et de voir des enfants prisonniers de différentes sectes, comme celle des Témoins de Jéhovah…

Il n’y a rien à célébrer là-dedans, il n’y a rien à mettre à la une de quelque rapport gouvernemental que ce soit. Et ça réduit les musulmans à la portion minoritaire qui pratique, dans ce cas, la frange la plus conservatrice.

L’État intervient parfois quand des enfants sont « trop » embrigadés dans la religion, dans les cas les plus extrêmes, les plus dommageables pour l’enfant – dommageables au sens strict. La liberté de religion, malheureusement, inclut aussi la liberté d’embrigader ses enfants même dans des observances marginales de la religion. C’est un effet pervers de la liberté de culte.

Mais a-t-on besoin de célébrer ces pratiques marginales ?

Non.

Or, quand tu choisis de mettre à la une du rapport annuel de la Commission canadienne des droits de la personne une fillette qui porte un signe religieux ostentatoire, tu célèbres un symbole d’une version stricte de l’islam. C’est fou qu’un organisme d’État célèbre cela.

Je ne dis pas que les droits de cette enfant et de son père, musulmans, ne devraient pas être défendus. Au contraire. La loi défend leurs droits, les tribunaux doivent confirmer la primauté de leurs droits s’ils sont bafoués. La règle de droit, c’est l’âme d’une démocratie.

Mais ce n’est pas ce que fait la Commission des droits de la personne du Canada en choisissant cette image en particulier. Ici, on célèbre de façon ostentatoire une des versions les plus rigoristes de l’islam, qui veut qu’une fillette doive se voiler. Il n’y a rien à célébrer quand une enfant est embrigadée dans un courant hyper-conservateur de la religion de ses parents.

Même que c’est une célébration délétère, qui ne fait qu’attiser le sentiment anti-musulman dans l’air du temps. Sous couvert d’ouverture, on crée de la fermeture. Ce n’est pas moi qui le dis. C’est Karen Stenner (3), dont j’ai relayé les constats il y a quelques semaines. L’auteure de The Authoritarian Dynamic avait prévu dès 2005 la montée des intolérances actuelles, qui se vérifient un peu partout. Elle n’est pas la seule à émettre des doutes sur la célébration ostentatoire de la différence en démocratie par l’appareil gouvernemental ou les élus.

Je (re)cite la Dre Kenner : « L’exposition à la différence, parler de différence, applaudir la différence – les jalons de la démocratie libérale – sont les façons les plus certaines d’irriter ceux qui sont naturellement intolérants, et de garantir l’expression de cette intolérance. Paradoxalement, il semble que la meilleure façon de limiter l’intolérance à la différence consiste à mettre en vitrine ce qui nous unit, à en parler et à l’applaudir. »

LES PSYS

Plusieurs psys m’ont écrit, fâchés, pour me dire qu’ils peuvent dépister les troubles du déficit de l’attention (TDA-H) aussi bien que les neuropsychologues. La semaine passée, en chronique, j’ai écrit que les neuropsys avaient une meilleure expertise que les psys pour dépister ces maux. Même mon neuropsy (c’est une longue histoire) m’a écrit pour me dire ça.

Je fais donc amende honorable, mea culpa : les psys comme les neuropsys peuvent dépister ces troubles d’apprentissage.

Mais méfiez-vous cependant de ceux qui pensent dépister un trouble d’apprentissage sur le coin d’un bureau en quelques minutes, qu’importe leur titre. Dépister un tel trouble prend du temps, beaucoup de séances et beaucoup de tests.

DES NOUVELLES DE MICHEL

Beaucoup de réactions positives à ma chronique de dimanche sur Michel. Michel est cet ex-sans-abri dont la vie a changé du tout au tout quand il a pu avoir un appartement en vertu d’un programme du nom de Projet Logement Montréal.

Vous avez été nombreux à me demander des détails sur ses démêlés avec la CSST – l’ancêtre de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail –, effleurés dans la chronique.

Voici le topo : en 1988, Michel a eu un accident de travail. Trois jours de coma, des os brisés, bref, il s’est réveillé dans une nouvelle vie. Il m’a dit que la CSST a refusé de l’indemniser. Cela l’a poussé à la rue.

Pendant dix ans, il s’est quand même battu avec la CSST. Il m’a raconté comment il s’entêtait à aller déposer une requête au Complexe Desjardins, dans la neige, en chaise roulante, en partant de la Maison du Père. Pendant dix ans.

Après dix ans, la CSST lui a fait une offre : voici un chèque. Un gros chèque. Mais mettez des guillemets ici. « Gros » chèque, en apparence. Petit, quand on divise par dix, par le nombre d’années où il a poireauté pour son fric. L’offre : accepte ça ou bien continue à courir après ton fric, peut-être que tu auras plus…

Ou pas.

Alors Michel a pris le chèque.

Après dix ans dans la rue, Michel était toxico, il s’auto-médicamentait avec la drogue. Il n’était pas toxico en tombant dans la rue. Il l’est devenu. Bref, il a flambé son « gros » chèque.

Il y a de la résilience dans l’histoire de Michel, mais je le souligne quand même à grands traits : ce n’était pas tant une chronique sur un homme résilient qu’une chronique sur l’utilité infinie de programmes sociaux, quand ils sont intelligemment pensés et ciblés.

Le Programme Logement Montréal, un programme fédéral, financé par les conservateurs, est un de ces programmes.

Sans ce programme, tout résilient qu’il est, Michel serait mort dans la rue avec sa belle résilience.