Il y a Gilles Tanguay, 75 ans, tellement stressé qu’il a fait deux crises d’épilepsie coup sur coup — il n’en avait pas fait depuis plus de 15 ans.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Il y a Alain Cloutier, 76 ans, à demi sourd, qui se demande ce qu’il va faire des 2000 bouquins rangés au fil des ans dans chaque recoin de son logement.

Il y a une dame de 98 ans, qui ne sait pas davantage ce qu’il adviendra de son piano et de son chat.

Il y a une autre dame, 76 ans, née dans la maison qu’elle habite encore, rue Saint-François, à Saint-Hyacinthe. Ce sont ses souvenirs qu’elle craint de perdre.

Et si tout se passe comme le souhaite l’administration municipale… elle les perdra bientôt.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Alain Cloutier (en jaune) et Gilles Tanguay craignent que la maison où ils habitent dans le centre-ville de Saint-Hyacinthe soit rasée pour faire place à une résidence de luxe de huit étages destinée à une distinguée clientèle d’« aînés actifs ». 

La maison qui l’a vue naître sera rasée, comme quatre autres dans la rue Saint-François, pour faire place au complexe Fridöm : une résidence de luxe de huit étages, destinée à une distinguée clientèle d’« aînés actifs ».

Vous avez bien lu : à Saint-Hyacinthe, on met des vieux à la rue pour en loger d’autres, plus riches. N’est-ce pas merveilleux ?

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Une vingtaine de locataires de la rue Saint-François doivent se trouver un nouveau toit pour faire place au projet immobilier de 35 millions de dollars de Groupe Sélection.

À Saint-Hyacinthe, ce n’est pas une mince tâche. Depuis deux ans, des dizaines d’appartements bon marché ont été ravagés par les flammes ; des dizaines d’autres sont passés sous le pic des démolisseurs.

« Les gens ne sont plus capables de trouver des logements abordables », dit Françoise Pelletier, travailleuse communautaire du centre-ville. À 1,4 %, le taux d’inoccupation se situe bien en deçà du seuil d’équilibre de 3 %.

« Notre priorité, c’est que les locataires [de la rue Saint-François] soient relocalisés de façon adéquate et respectueuse, assure le maire Claude Corbeil. C’est au promoteur à trouver des logements pour ces gens-là. »

Groupe Sélection y travaille. « On n’a aucunement l’intention de mettre les gens à la rue, dit la porte-parole, Mylène Dupéré. On a une responsabilité sociale et on la reconnaît. C’est pour ça qu’on travaille très fort pour trouver une solution. »

Jusqu’ici, l’entreprise n’y est pas parvenue.

Il y a si peu de logements à Saint-Hyacinthe que Groupe Sélection a offert à Gilles Tanguay de s’installer dans l’une de ses résidences, à Belœil, pour 1200 $ par mois.

L’homme a refusé net. Il n’avait pas l’argent. « Et j’aurais perdu toute ma compagnie, tous mes amis. »

Il a vécu sa vie entière au centre-ville de Saint-Hyacinthe. Personne ne l’en délogera. Rue Saint-François, il paie un loyer de 510 $, « électricité comprise ».

Son voisin, Alain Cloutier, raconte que les représentants de l’entreprise lui ont déjà proposé trois logements… plus chers et plus vétustes que le sien. « Ils ont essayé de m’expliquer c’était quoi, la relation gagnant-gagnant, mais je n’ai pas encore tout à fait compris… »

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La pénurie de logements abordables ne risque pas de se résorber de sitôt au centre-ville de Saint-Hyacinthe, où 90 % des résidants sont locataires.

C’est que la Ville a entrepris une grande opération pour « dynamiser » son centre historique. L’idée est d’y attirer plus de résidants. Tout le monde s’entend là-dessus : le secteur, moribond, a besoin d’un nouveau souffle.

Là où on s’entend moins, c’est que la densification imaginée par la Ville passe par la démolition de maisons… et par l’éviction des locataires qui y habitent.

Tout comme les vieux de la rue Saint-François, ces gens vivent en bordure de la rivière Yamaska. Ils sont enracinés dans ce quartier depuis des lustres ; ils y ont leurs habitudes, leur « compagnie ». Leur vie, quoi.

Mais leur temps là-bas est peut-être compté.

Dans le secteur, rebaptisé le « centre-ville riverain », la Ville espère attirer des gens aisés et modernes dans de luxueux complexes modernes — qui seront affublés, j’imagine, de noms modernes remplis de trémas…

C’est beau, la modernité.

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La chambre de commerce applaudit. Les promoteurs immobiliers aussi, bien sûr. Les élus calculent déjà les recettes fiscales qu’ils tireront de tous ces projets.

Mais bien des citoyens acceptent mal l’embourgeoisement annoncé de leur centre-ville.

Le 7 octobre, ils sont descendus dans les rues pour protester. Le soir même, dans une salle municipale bondée, plusieurs d’entre eux ne se sont pas gênés pour dire leur façon de penser au maire Claude Corbeil.

Suzanne Viens fait partie des citoyens qui se sont avancés au micro, ce soir-là : « Les gens pauvres ou à faibles revenus, à Saint-Hyacinthe, se sentent comme une gang de coquerelles que vous balayez dans le coin… »

Réponse du maire : « Il faut savoir que Saint-Hyacinthe appartient aux 56 000 citoyens qui y habitent. Vous avez vos opinions et certains [en ont d’autres]. On doit entendre l’ensemble des opinions pour prendre les meilleures décisions. »

L’argument est valable. Le problème, c’est que le maire et ses conseillers refusent justement de soumettre leur vision du futur centre-ville à leurs concitoyens.

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Pour la première fois, le centre-ville riverain ouvre la porte à la construction d’immeubles locatifs de six à huit étages en bordure de la rivière Yamaska.

Mais plutôt que de procéder à un changement de zonage, qui l’aurait forcée à tenir un référendum sur ce projet contesté, la Ville a décidé de modifier son plan d’urbanisme.

Elle était en droit de le faire. N’empêche, ce choix lui a permis de se soustraire à une consultation populaire dont l’issue risquait de lui être défavorable.

« Les règles nous permettaient de faire ça et c’est ce qu’on a fait, dit le maire Corbeil. Notre objectif, ce n’est pas de léser les citoyens, c’est de tenter de développer la ville, mais c’est clair que le changement dérange… »

Le complexe immobilier de Groupe Sélection permettra à la Ville de tirer des « centaines de milliers de revenus de taxes », poursuit-il, mais « au-delà de ça, ce qui est important pour nous, c’est d’amener de la nouvelle population qui va faire rouler l’économie du centre-ville ».

Et pour ça… eh bien, il faut sortir un peu l’ancienne, celle qui ne fait plus rouler grand-chose.