Le village inuit de Tuktoyaktuk est sur le point d’être emporté dans l’océan Arctique. Ses habitants pourraient devenir les premiers réfugiés climatiques au Canada.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

J’ai rapporté leur histoire dans le cadre d’une série de reportages sur les enjeux de la campagne électorale fédérale. Celui du climat me semblait crucial.

Mais il y avait anguille sous roche. Un lecteur perspicace ne s’est pas laissé berner. Tel le commissaire Bougret de Gotlib, il a su déceler les indices de mon double langage.

« Alors, m’a-t-il écrit, vous êtes allée en vélo [dans les Territoires du Nord-Ouest], ou avez-vous brûlé des tonnes de pollution/CO2 en avion comme une vraie hypocrite folle du climat ? »

Enfer et damnation, je suis faite !

Démasquée dans toute mon hypocrisie de journaliste-donneuse-de-leçons. Je l’avoue, j’ai pris trois vols pour me rendre à Inuvik, au nord du cercle polaire. Et quatre autres pour revenir.

Ce n’est pas tout. Pour atteindre le village de Tuktoyaktuk, j’ai roulé dans le seul type de véhicule offert en location dans cette contrée : un Chevrolet Suburban.

Au volant de ce monstre de VUS, au milieu de la toundra, j’ai cru que le pergélisol se mettrait à fondre sous mes roues…

Alors, suis-je hypocrite ?

Ma voisine de vol, une chercheuse de l’Université Laval qui se rendait sur place pour la troisième fois afin d’étudier les effets des changements climatiques, est-elle hypocrite ?

Tous les scientifiques du climat qui prennent l’avion, tous les militants écolos qui mangent de la viande, tous les manifestants qui se rendront en voiture à la marche pour le climat de Montréal, aujourd’hui, sont-ils hypocrites ?

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L’acte d’accusation n’est pas nouveau.

Quand une célébrité ose s’inquiéter du sort de la planète, on lui reproche son train de vie princier. Quand un artiste signe le Pacte pour la transition, on pointe un doigt accusateur vers son auto, ses tournées, sa maison en banlieue.

Pour les militants écologistes, c’est pire. On voudrait qu’ils pratiquent ce qu’ils prêchent en toutes circonstances. On ne leur pardonne aucun péché de carbone.

C’est tout juste si on ne s’attend pas à ce que Dominic Champagne vive en autarcie dans la forêt, à se nourrir de pousses, à se vêtir de feuilles – encore qu’arracher des feuilles, ça fait mal aux arbres…

Le problème, c’est que nous vivons dans un monde largement dépendant des énergies fossiles. C’est une réalité imparable. Et ceux qui luttent contre les changements climatiques n’ont pas à se couper de ce monde pour exiger qu’il se transforme.

Il ne nous viendrait jamais à l’esprit de traiter d’hypocrites les parents qui réclament des écoles moins vétustes tout en continuant d’envoyer leurs enfants dans les écoles actuelles. Ni les malades qui exigent de meilleurs soins… mais qui s’obstinent à fréquenter les hôpitaux !

C’est pareil pour le climat. On ne peut pas rejeter le message de milliers de manifestants sous prétexte qu’ils font partie d’un système qu’ils veulent, justement, changer.

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Oh, come on. Give me a break !

Cette réponse exaspérée est venue de la sénatrice démocrate Elizabeth Warren, il y a quelques jours, quand un journaliste lui a demandé si l’État devrait obliger les Américains à acheter des ampoules écoénergétiques.

La question n’était pas dénuée d’intérêt. Mais Elizabeth Warren n’avait pas l’intention d’y répondre.

« C’est exactement ce dont l’industrie des combustibles fossiles veut que nous parlions, s’est-elle exclamée. Elle veut soulever la controverse autour de vos ampoules électriques, de vos pailles et de vos cheeseburgers ! »

Pendant ce temps, les gros pollueurs continuent de polluer. La sénatrice y voit une campagne de diversion destinée à blâmer les individus pour leurs choix de vie et à détourner l’attention de ceux qui dérèglent vraiment la planète.

Pas que les gestes individuels que l’on fait pour réduire notre empreinte carbone soient entièrement vains. Mais… presque.

Les scientifiques du climat nous disent que ces gestes représentent une goutte d’eau dans l’océan des vastes changements structurels requis pour freiner le réchauffement du globe.

Ce défi, disent-ils, appartient aux gouvernements. Ce sont eux qui doivent avoir le courage politique de sevrer la planète de sa dépendance aux énergies fossiles, qui produisent les deux tiers des émissions de carbone rejetées dans l’atmosphère.

C’est aussi le message de Greta Thunberg, qui a lancé un émotif « Comment osez-vous ? » aux dirigeants de la planète, lundi, à l’ONU. « Nous sommes au début d’une extinction de masse, et tout ce dont vous pouvez parler, c’est d’argent et de croissance économique éternelle ! »

Un peu plus et elle les traitait d’hypocrites.

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En pressant d’agir les dirigeants de ce monde, le mouvement écologiste s’éloigne du mantra « penser globalement, agir localement » qui a longtemps dominé son discours.

Ça peut sembler un brin décourageant. Il y a de quoi se sentir impuissant, peut-être même un peu nono, devant son hamburger Beyond Meat et sa paille en acier inoxydable.

N’y a-t-il donc rien à faire ?

Au contraire. D’abord, bien sûr, il ne faut pas abandonner nos actions individuelles. Si tout le monde le fait, elles deviendront vite banales. Même si c’est peu dans le grand ordre des choses, ce n’est pas rien.

Mais surtout, il faut se mobiliser.

Un défi de cette taille exige une réponse collective. Il faut demander des comptes aux dirigeants. Exiger des politiques fermes qui freineront vraiment les émissions de carbone. Ça tombe bien, on est en campagne électorale.

Il faut se regrouper, comme les humains l’ont toujours fait quand ils font face à une menace existentielle.

C’est le poids du nombre qui nous permettra d’obtenir des changements qui font la différence.

Sur ce… bonne marche !