Bien que le nombre d’appareils de loterie vidéo (ALV) n’ait pas bougé d’un iota dans les deux salons de jeux du Québec, les revenus que tire Loto-Québec de ces deux établissements ont triplé, passant de 20 à 65 millions en 9 ans. En partie grâce au salon de jeux de Québec, situé en plein cœur d’un quartier défavorisé.

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

Une compilation des revenus tirés des ALV à l’échelle du Québec, que La Presse a obtenue grâce à la Loi sur l’accès à l’information, montre que les revenus qui émanent de ces appareils sont généralement en baisse au Québec, passant de 1 milliard à 895 millions. C’est normal : le nombre d’appareils disséminés dans les bars du Québec est passé de 10 700 à 9800 en 9 ans.

Les revenus suivent cependant la courbe inverse dans le cas des deux salons de jeux, situés à Trois-Rivières et à Québec. Ces deux établissements ont vu les revenus tirés des ALV augmenter chaque année depuis 2009.

De 20 millions en 2009, ils sont passés à 65 millions 9 ans plus tard, alors que le nombre d’ALV qu’ils exploitent est pourtant parfaitement stable, à 535 dans les deux salons de jeux. Baptisés Ludoplex par Loto-Québec, ces salons offrent aux joueurs une panoplie d’appareils de loterie vidéo, mais n’ont pas de tables de jeu, présentes seulement dans les casinos.

« Les deux salons de jeux ont vu leur place croître graduellement dans l’univers du divertissement, notamment grâce à la diversification de l’offre du jeu électronique et à un virage divertissement plus socialisant. Cette évolution a entraîné un effet positif sur leurs revenus et leur achalandage », explique Patrice Lavoie, porte-parole de Loto-Québec, dans un courriel envoyé à La Presse.

Il précise également que cette hausse de l’achalandage et des revenus est notamment attribuable à la popularité du salon de jeux de Québec qui, depuis son déménagement, a augmenté son achalandage – et ses revenus – de façon notable. De 2013 à 2018, le salon de Québec a effectivement plus que doublé ses revenus, qui sont passés de 15 millions à 33 millions. Un demi-million de joueurs l’ont visité l’an dernier, écrivait Le Journal de Québec il y a six mois. Loto-Québec a refusé de nous fournir des chiffres précis sur l’évolution de l’achalandage depuis 2013, invoquant la « confidentialité » de ces données.

PHOTO PATRICE LAROCHE, ARCHIVES LE SOLEIL

Le salon de jeux de Québec, baptisé Ludoplex par Loto-Québec

Un déménagement controversé

En 2014, Loto-Québec a fermé le salon de jeux de Québec, qui était situé au Colisée de Québec, pour le rouvrir à la Place Fleur de Lys, plantée en plein cœur de Vanier, un des secteurs les plus défavorisés de Québec. Les deux sites ne sont pas situés très loin l’un de l’autre, mais le site de Place Fleur de Lys est beaucoup plus accessible pour les citoyens du quartier. À l’époque du déménagement, la Direction de santé publique de Québec (DSP) avait émis de sérieuses réserves sur le bien-fondé de ce déménagement.

« Le Ludoplex va demeurer dans un secteur fortement défavorisé, et ce n’est pas un secteur touristique où les touristes peuvent venir perdre leur argent chez nous », expliquait à l’époque le Dr François Desbiens.

Nous, on pense qu’il y a eu une opportunité manquée par Loto-Québec d’aménager le salon de jeux dans un quartier mieux nanti économiquement, ce qui aurait diminué l’accessibilité géographique pour les gens qui n’ont pas beaucoup d’argent à dépenser dans ce type de jeux.

Le Dr François Desbiens, ancien directeur de Santé publique de la Capitale-Nationale, à propos de la relocalisation du Ludoplex, en 2014

M. Desbiens ajoutait que les ALV représentent, parmi les jeux de hasard, ceux qui sont le plus susceptibles de mener à des problèmes de dépendance chez leurs utilisateurs.

Cinq ans plus tard, « la position de la Direction de santé publique n’a pas changé », indique Mélanie Otis, porte-parole du CIUSSS de la Capitale-Nationale. Les données dévoilées par La Presse pourraient pousser la DSP à réétudier en profondeur la question de l’impact de la présence d’autant d’appareils de loterie vidéo dans le quartier Vanier, ajoute-t-elle.

Lors de la dernière campagne électorale, la Coalition avenir Québec (CAQ) s’est engagée à déplacer le salon de jeux en dehors du quartier. Pour le parti, il est temps de déménager les installations afin d’aller puiser dans les poches des touristes plutôt que dans celles des citoyens des quartiers démunis.

« Plutôt que de lutter contre le jeu pathologique, le gouvernement Couillard en a profité », s’indignait le député François Bonnardel lors de la campagne électorale, l’an dernier. La CAQ avait d’ailleurs l’intention de demander à Loto-Québec de transformer en casino ce salon de jeux, qui pourrait être situé dans le terminal de croisières du Vieux-Port ou alors à Sainte-Foy. « On est rendus là », statuait sa collègue Geneviève Guilbault.

Dans la région de Charlevoix, cette promesse inquiète. Des élus municipaux réclament la fermeture pure et simple du salon de jeux de Québec, puisqu’il représente, selon eux, une menace pour la survie même du casino. Depuis son déménagement, le salon de jeux de Québec est effectivement devenu aussi profitable que le casino de Charlevoix. En 2018, les deux établissements ont respectivement rapporté 33 et 34 millions à la société d’État.

— Avec la collaboration de William Leclerc, La Presse

Un retrait provoqué par La Presse

En décembre 2016, le ministre des Finances, Carlos Leitão, annonce le retrait de 1000 appareils de loterie vidéo (ALV) des bars du Québec. Cette décision fait suite à une enquête de La Presse, qui avait montré que Loto-Québec dépassait, dans plusieurs secteurs défavorisés de la province, ses propres normes pour le nombre d’appareils par rapport à la population. Le ministre avait demandé à Loto-Québec de procéder à un retrait progressif sur deux ans, afin de respecter, partout au Québec, cette norme de 2 ALV par 1000 habitants. Près de 400 exploitants de bars ont ainsi vu diminuer le nombre d’ALV offerts à leur clientèle. En mars dernier, une recherche de l’Université Concordia est venue confirmer hors de tout doute la dangerosité de ces appareils : quatre dollars sur cinq insérés dans ces appareils proviennent des poches de joueurs bien engagés sur la pente du jeu pathologique, a établi la chercheuse Sylvia Kairouz.

— Katia Gagnon, La Presse