Se faire imposer des frais pour avoir rapporté un livre en retard à la bibliothèque sera-t-il bientôt chose du passé ? Une première bibliothèque québécoise a décidé d’imiter les centaines d’établissements américains ayant récemment décidé de les abolir.

Pierre-André Normandin Pierre-André Normandin
La Presse

« Les livres reviennent. On n’a pas de problème », assure Marie Amiot, responsable de la culture et de la bibliothèque à la Ville de Baie-Comeau.

Depuis décembre, l’établissement ne facture plus de frais pour les livres retournés en retard. Marie Amiot dit en avoir eu l’idée après avoir assisté à une conférence du directeur de la bibliothèque de Columbus, en Ohio, sur l’élimination des amendes. Des centaines d’établissements américains ont décidé de les abolir, constatant qu’ils pénalisaient principalement les usagers des secteurs les plus défavorisés.

« Pour moi, c’était la réponse à quelque chose d’illogique sur lequel je n’arrivais pas à mettre le doigt. On veut que les gens viennent à la bibliothèque, que ce soit accessible, mais s’ils rapportent des livres en retard, on leur donne une tape sur les doigts. Il y avait un non-sens », explique Marie Amiot.

La mesure ne coûtera pratiquement rien à Baie-Comeau. Alors que la bibliothèque Alice-Lane récupérait annuellement 11 500 $ en frais de retard, il lui en coûtait 7500 $ en main-d’œuvre.

Baie-Comeau n’a pas encore chiffré l’effet de l’abolition sur la fréquentation de sa bibliothèque, mais à voir le va-et-vient au comptoir, Marie Amiot anticipe une hausse de l’achalandage et des prêts.

Ce qu’on constate, c’est que des gens qui ne venaient plus sont revenus.

Marie Amiot, responsable de la culture et de la bibliothèque à la Ville de Baie-Comeau

« On a aussi remarqué que les gens prennent plus de livres. Avant, ils se disaient : “Je n’en prendrai pas trop, parce que je me connais, si je suis en retard, ça va me coûter trop cher” », observe-t-elle.

D’autres bibliothèques

Pour l’instant, seule Baie-Comeau a aboli les frais de retard au Québec. Mais d’autres villes devraient suivre, l’Association des bibliothèques publiques du Québec (ABPQ) recommandant désormais de les éliminer. « Si le livre n’est pas demandé, ce n’est pas très grave si une personne le conserve deux ou trois semaines de plus. On a des collègues qui travaillent le dossier et tentent de convaincre leurs élus municipaux », dit Eve Lagacé, directrice générale de l’ABPQ.

Jointes par La Presse, les deux principales villes du Québec ont toutefois dit ne pas envisager d’imiter Baie-Comeau. « Ce n’est pas à l’heure actuelle dans les plans que la Bibliothèque de Québec abolisse les frais de retard », a indiqué Mélanie Brassard, porte-parole.

Même son de cloche à Montréal. « Ce n’est pas envisagé actuellement d’éliminer les frais de retard », a indiqué Laurence Houde-Roy, porte-parole de l’administration Plante.

La métropole dit toutefois avoir plutôt mis d’autres mesures en place pour tenter d’éliminer les barrières à l’accès aux livres. Montréal a ainsi créé un programme qui permet aux jeunes de 13 ans et moins de payer leur amende… en lisant. Pour chaque minute de lecture en bibliothèque, leur amende est réduite de 10 cents.

Les bibliothèques montréalaises accordent aussi parfois des périodes d’amnistie durant lesquelles la Ville efface l’ardoise des usagers rapportant un livre en retard. Lors d’une telle opération en 2006, un usager en a profité pour rapporter trois livres empruntés 20 ans plus tôt à la bibliothèque d’Ahuntsic.

Démunis pénalisés

« L’idée des frais de retard, c’est de permettre aux bibliothèques de retrouver leurs livres et de les remettre en circulation. Mais le désavantage, c’est que certains ne les rapporteront jamais et cesseront carrément d’aller à la bibliothèque », explique Eve Lagacé.

À Montréal, il suffit d’avoir accumulé trois dollars en frais de retard pour ne plus pouvoir emprunter de documents. Maintes bibliothécaires ont fini par constater que les frais pénalisaient principalement les usagers les plus démunis et les moins instruits.

C’est le cas de San Francisco, qui vient de décider de renoncer aux frais de retard après avoir longuement étudié la question. Dans le quartier Bayview, l’un des secteurs les plus pauvres de la ville, les comptes de 11,2 % des usagers étaient suspendus en raison de frais de retard impayés. C’est trois fois plus élevé que dans les secteurs plus huppés, comme West Portal.

Partout où les frais de retard ont été abolis, il y a eu une hausse de fréquentation intéressante.

Eve Lagacé, directrice générale de l’Association des bibliothèques publiques du Québec

L’expérience américaine lui donne raison. La bibliothèque de Salt Lake City, en Utah, a renoncé aux frais de retard en juillet 2017. Au cours de l’année qui a suivi, le nombre de livres empruntés et le nombre d’usagers ont augmenté de 11 %.

Certaines bibliothèques ont également constaté qu’imposer des frais de retard pouvait être coûteux. San Diego a ainsi décidé de les abolir après avoir constaté qu’ils lui faisaient perdre de l’argent. Le réseau des bibliothèques a calculé qu’il lui en coûtait un million par année pour gérer les amendes… qui ne lui rapportaient que 600 000 $.

Ces constats se multipliant aux quatre coins des États-Unis, l’Association américaine des bibliothèques a décidé en janvier de recommander officiellement de les éliminer. « L’imposition de frais de retard crée une barrière à la diffusion des livres. Nous invitons les bibliothèques à revoir leurs politiques d’amendes et à les éliminer », écrit l’Association dans une résolution envoyée à ses membres.

L’abolition des frais de retard gagne ainsi en popularité aux États-Unis. Après avoir aboli les frais de retard pour les aînés et les enfants dans les années 70, Cleveland a décidé de les éliminer pour l’ensemble de ses usagers le 1er juillet. Le jour même, Kansas City a aussi rejoint le mouvement, en disant vouloir cesser de pénaliser les usagers les plus démunis.

Le nombre de visites bondit au Québec

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Les jeunes semblent largement responsables de la croissance de la fréquentation des bibliothèques du Québec. Le nombre d’emprunts de livres jeunesse a augmenté de 38 % depuis 10 ans.

Dépassées, les bibliothèques, en cette ère numérique ? Détrompez-vous. Aux quatre coins du Québec, elles connaissent une forte croissance de leur fréquentation. Et les jeunes y sont pour beaucoup. Loin du cliché voulant qu’ils aient constamment le nez collé à un écran, ceux-ci empruntent de plus en plus de livres.

+ 25 %

La fréquentation des bibliothèques a augmenté de 25 % depuis 10 ans, révèlent les données de l’Institut de la statistique du Québec. En 2017, les 1055 points de service à travers la province ont reçu 28,5 millions de visiteurs, contre 22,7 millions en 2007. Cette popularité ne surprend pas Curtis Rogers, de l’Urban Libraries Council, qui observe le même phénomène au sud de la frontière. Celui-ci explique que les bibliothèques représentent souvent le cœur d’une collectivité, son principal lieu de rassemblement. « On l’oublie souvent, mais aux États-Unis, il y a plus de bibliothèques que de Starbucks », souligne M. Rogers. Vérification faite, cette chaîne compte en effet 14 600 établissements, alors qu’on recense un peu plus de 16 000 bibliothèques publiques. Et ce, sans compter les quelque 98 000 implantées dans les écoles américaines.

Hausse des emprunts de livres jeunesse

Les jeunes semblent largement responsables de la croissance de la fréquentation des bibliothèques du Québec. En effet, le nombre d’emprunts de livres jeunesse a augmenté de 38 % depuis 10 ans, tandis que le nombre d’emprunts est demeuré relativement stable chez les adultes, affichant une légère baisse de 2 %. L’Association des bibliothèques publiques du Québec souligne que d’importants efforts sont faits pour susciter l’intérêt des jeunes lecteurs. « À partir du moment où une famille a mis le pied dans une bibliothèque, ça entre dans leurs habitudes de vie », dit la directrice générale, Eve Lagacé. « Il faut commencer en bas âge, c’est la base de la réussite scolaire », ajoute Marie Amiot, responsable de la culture et de la bibliothèque à la Ville de Baie-Comeau.

Pas seulement pour emprunter des livres

Avec les changements technologiques, les bibliothèques ont également adapté leur rôle, et le nombre d’activités qui y sont organisées a triplé. « Ce ne sont plus des cathédrales où on ne peut pas parler », illustre Marie Amiot. Si l’emprunt de livres demeure la principale raison de visiter les bibliothèques, selon un sondage mené en 2015 pour le compte de la Ville de Montréal, près de la moitié des répondants ont dit les fréquenter pour une autre raison : pour avoir accès à l’internet, pour travailler, dans le cas de travailleurs autonomes, pour faire des travaux d’équipe, dans le cas d’étudiants… Le sondage mené par Léger a par ailleurs démontré que les usagers qui s’y rendent pour emprunter des livres restent moins longtemps que les autres, soit 28 minutes en moyenne. Les gens qui y vont pour travailler passent plus de deux heures et demie à la bibliothèque.

Les villes investissent

Le renouvellement des bibliothèques ne s’est pas fait seul. Depuis 10 ans, les villes ont massivement investi dans les bibliothèques. Le financement des municipalités est ainsi passé de 216 millions à 350 millions en 2017. À l’inverse, après avoir augmenté jusqu’en 2011, le financement provenant du ministère de la Culture et des Communications du Québec est désormais inférieur à ce qu’il était il y a 10 ans. Il s’établit désormais à 59 millions.