En ce dimanche de Pâques, Jenny Salgado nous propose une réflexion : et si on mettait de côté nos différends ? Et si on se retrouvait autour d’une petite histoire ?

Jenny Salgado Jenny Salgado
Chroniqueuse invitée

Action : 

« Typique dimanche dans cette ère de cape et d’épée, Montréal, RDP.

J’cogne à la porte de Frantz et Johanne, le cœur palpitant pour les mauvaises raisons, chuchotant mille et un jurons, hochant ma tête baissée.

— Bro, j’chus désolée ! J’ai rentré mon char dans ta porte de garage ! Ton proprio va sauter sa coche !

— Yo, calme-toi. T’es venue voir le bébé, non ? Evelyne est dans l’salon. Vas-y. Y’a pas d’stress, je m’en occupe.

Alors que j’berce la p’tite dans mes bras,

cette petite âme toute neuve qui semble tout savoir mais n’sait encore rien dire,

qui pour la première fois voit le ciel de ses racines devant lequel ses paupières veulent s’ouvrir,

qui ne connaît encore ni enceintes, ni naufrage, ni circuit du plaisir, ni passé, ni avenir

et qui rêve pourtant déjà, j’imagine, à retourner dans le ventre de sa mère…

alors que je berce la petite Evelyne, j’espère.

J’espère que de mon accueil affectueux s’évapore le stress amer, bien avant qu’elle ne le perçoive, bien avant que déjà je lui transvase cette première dose d’angoisse qu’on doit tous gérer et qu’on appelle la vie.

— J’te présente mon voisin d’en bas, Victor. Y’a un d’ses patnès qui va venir dans une heure pis y vont nous réparer ça vite fait.

— Ne vous inquiétez pas, madame. Ma femme aussi vient d’accoucher. On va vous faire ça bon marché. Quand on aura fini, ça paraîtra même plus.

Le son des outils se mêle à la musique latine.

Le rythme ressemble beaucoup au konpa haïtien.

Ce qu’il nous reste d’angoisse se dissipe à chaque mouvement de tête qui s’impose, chaque pas de danse qui nous décontracte.

Ça ne réveille pas le bébé qui dort les poings serrés sur le ventre de sa mère allongée sur le divan. Ça me fait sourire. Nous non plus, à son âge, la musique de la vie ne nous dérangeait pas.

Ça cogne encore à la porte : 

— Bonjour ! J’ai préparé à manger. On se disait que ça vous aiderait peut-être si on partageait avec vous ? Personne n’a envie de cuisiner en rentrant de l’hôpital avec un nouveau-né ! Vous allez voir, c’est très bon.

Frantz, qui avait sous-estimé le poids du pyrex qu’elle lui laisse dans les mains, se redresse pour regarder cette belle et noble femme retourner discrètement dans l’appart d’à côté.

Je n’ai pas vu tout son visage sous son voile, mais j’ai vu son sourire et sa bonté dans ses yeux. J’ai entendu sa sollicitude dans sa voix et ressenti sa fraternité dans son geste. Cette émotion, malheureusement de plus en plus étrangère, qu’on partage d’habitude en famille élargie.

— Man ! Y vont tellement m’manquer quand on va déménager ! On garde leurs enfants des fois quand y vont prier. Du bon monde ! Avec des belles valeurs ! Si ma fille ressemble à leur fille quand elle aura son âge… [sourire] we good. »

Cut ! Et je ferme la parenthèse, l’apparente aise, pars en thèse…

La chute ?

C’est l’genre de scénario banal qu’on rejette presque instinctivement dans la marge de notre existence. Pas parce que cette petite histoire est quétaine. Mais parce qu’elle est totalement vraie, quotidienne. Qu’elle nous met face à c’que nous sommes réellement quand on s’redresse, qu’on relève la tête et qu’on s’voit, que j’me vois au-delà du rêve de l’idéal que j’caresse, qui n’appartient qu’à moi et que j’ai si peur qu’on m’vole.

Cette peur de disparaître qui nous enchaîne tous.

La peur de ne devoir se raconter qu’au passé, qu’en paraboles.

« Que chacun prenne sa place sous l’soleil, prenne même son envol !

Pourvu qu’on ne me prenne ni mon sol ni mes cieux. Mon histoire, mon précieux… »

Vous m’voyez venir maintenant ?

La Québécoise que je suis parmi tous ceux qui rêvent de vivre comme on rêve tous de vivre ici ?

Là où personne n’est une machine ou un assujetti qui répond à des règles qu’on fixe !

Là où les hommes se rencontrent, se présentent aussitôt que les uns se mettent dans la peau des autres.

Car au Québec, c’est comme ça qu’on s’aide à vivre.

Dimanche de Pascha : j’marche pas sur des œufs, j’garde les pieds sur terre.

J’prendrai pas position sur les braises du débat. Ce n’est pas ma fonction.

Dieux merci, ma fonction ne m’oblige pas – ni ne m’empêche, d’ailleurs – à afficher quoi que ce soit. Sous tous ces fracas d’armures, y’a personne qui rêve d’une vie d’pacha !

Tout l’monde ne veut que s’appartenir, que ne lui coûte pas trop « chair » tous ces droits d’passage ! J’prends l’miroir qu’on m’offre pour m’appareiller à c’qui fut avant moi en m’plaçant aussitôt à côté de celui qui me tend son rétroviseur, qu’on puisse s’y voir ensemble, se souvenir de nos mêmes émotions, nos mêmes espoirs, notre même histoire, nos mêmes peurs qu’on ne doit surtout pas méprendre pour de la haine !

Avant de déshabiller saint Pierre, j’me questionne.

J’veux que ma raison raisonne ! J’veux être certaine du pourquoi, dans une vue d’ensemble, un symbole qui occupe 3 % de l’espace semblerait pour moi le tapisser.

J’veux comprendre jusqu’à quel point tous les profs que j’ai eus depuis l’enfance – d’origines diverses, portant croix, kippas, pagnes, hijab… name it ! – , portant scepticismes et convictions devant l’indifférence en vogue, ont influencé mon école de pensée.

Moi qui, dans un océan de propositions et d’idéaux, ai choisi des études poussées en philo, ai envoyé au diable tous les fanatismes et rebellé ma fierté, me suis campée sous la seule autorité de ma propre pensée équilibrée par le doute absolu en toutes choses pour ne parler toujours, sans catéchisme, qu’en mon nom parmi nous tous sans exception, pour suggérer qu’ensemble on réfléchisse.

J’me demande si, au contraire, élevée par l’indifférent uniforme plutôt que par les différences universelles, je ne serais pas devenue croyance solennelle plutôt que détermination responsable, n’aurais pas fitté dans l’récit au lieu d’écrire l’Histoire ?

Si jamais j’exige à Victor d’enlever son « Jesus Peace » avant de porter l’uniforme de la loi et l’ordre, si jamais je ressens tout au fond de moi qu’il faudrait que Lina enlève son voile avant de prendre la petite Evelyne dans ses bras, pour lui apprendre la vie, je le ferai en sachant très bien que je leur demande, non pas de se départir d’un ornement, mais de se soustraire, de me cacher une part intrinsèque d’eux-mêmes qui les définit, qui honore leur dévotion.

Je saurai que je leur demande de se masquer honteusement pour aider à taire la peur, la menace réelle qu’ils créent en moi ! Chez moi !