Je suis arrivé à Vaudreuil-Dorion en fin de matinée, hier. Sur l’avenue Saint-Charles, qui longe la baie, les voitures faisaient du surplace. Alors que des paroissiens bravaient un crachin pour faire le traditionnel chemin de croix du Vendredi saint, des employés municipaux trimaient dur.

Mario Girard
Mario Girard La Presse

Ils étaient des dizaines à ériger un muret de béton le long du parc de la Paix. Après l’avoir recouvert de plastique, ils disposaient des sacs de sable pour soutenir le tout. Dans le charmant quartier de la Maison Trestler, des amoncèlements de sacs de sable étaient laissés devant les maisons. Joyeuses Pâques !

Claude Rochon, un résidant, faisait une marche en scrutant le tableau. L’homme a quitté Oka il y a sept ans pour se rapprocher de ses enfants et de ses petits-enfants. Les inondations de 2017 ont épargné sa maison. « L’eau a monté tout près, mais on a évité le pire. » Ses voisins ont été moins chanceux.

Cette agitation rassurante, on ne la retrouvait pas dans un parc de maisons mobiles de L’Île-Bizard où je suis également allé. De la montée Wilson, les petites rues Fernand, Roger et Lucien (des bâtisseurs pour le moins anonymes) mènent à la rivière des Prairies. Environ 80 petites habitations préfabriquées s’y trouvent.

Au milieu de palaces surélevés et souvent protégés par des murs de pierre, ce petit parc détonne. Il a été durement touché en 2017. Je me suis arrêté pour discuter avec un groupe de résidants. « On attend de l’aide, du secours, un encouragement ou quelque chose, m’a dit Denise Berthelette. Personne ne nous dit rien. Il paraît que le maire [Normand] Marinacci doit venir nous voir cet après-midi. »

Selon cette résidante, ce parc fut au départ un camping créé à l’occasion d’Expo 67. Au fil des années, les tentes et les roulottes ont fait place aux maisons mobiles. Le propriétaire du terrain loue maintenant des lots à des gens qui occupent ces habitations. « Je suis venu ici parce que j’ai la paix, m’a dit Daniel Soucy. Je suis comme à la campagne. »

Ce mini-village a été complètement couvert d’eau il y a deux ans. « On se rendait à la rue en bateau », a ajouté Daniel Soucy. Après cet épisode, certaines maisons mobiles ont été remontées grâce à l’ajout de blocs de ciment.

En route vers Montréal, j’ai entendu à la radio le maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin. Il décrivait les actions qui étaient menées dans sa ville, l’esprit communautaire qui y régnait, les 300 bénévoles qui remplissaient des sacs de sable à l’aréna Beaudry… Ça m’a rendu fier de mon patelin.

Après avoir été durement touchés par les inondations de 2017, les Gatinois ont connu une tornade dévastatrice l’automne dernier. Et là, l’attente d’un autre désastre. Voilà un calvaire dont ils n’avaient pas vraiment besoin ! Malgré cela, les citoyens se serrent les coudes et se préparent à affronter le pire.

Les signes très forts d’un scénario qui rappelle celui d’il y a deux ans nous amènent à croire que les inondations feront de plus en plus partie de la réalité de ceux qui ont un jour été séduits par une annonce disant « magnifique propriété au bord de l’eau ». Il faut faire attention avant de sauter à ces conclusions. Si le scénario des experts s’avère, un nouvel épisode d’inondations, après celui de 2017, resterait quand même quelque chose de rare.

La géographe Pascale Biron a accepté de répondre à mes questions. Elle m’a parlé de la grande complexité de ce phénomène et des facteurs qui favorisent les inondations : d’importantes chutes de neige l’hiver, une hausse rapide des températures printanières (alors que le sol demeuré gelé empêche l’eau de s’échapper de façon naturelle) et de fortes précipitations.

Or, il se trouve que ces trois facteurs cohabitent en ce moment. Nous avons, comme il y a deux ans, frappé le jackpot. Mais selon elle, nous pourrions très bien passer de nombreuses années sans que cela se reproduise.

Pour ce qui est du contrôle du débit de l’eau au moyen de barrages, cela demeure un véritable casse-tête. Comme certains cours d’eau de l’archipel d’Hochelaga sont connectés aux Grands Lacs, nous avons très peu de contrôle là-dessus.

Ce qui intéresse Pascale Biron, qui est professeure au département de géographie, d’urbanisme et d’environnement de l’Université Concordia, c’est davantage ce qui n’a pas été fait et ce qui doit être fait pour définir clairement les zones inondables au Québec.

« Le problème, c’est que nous avons confié cette responsabilité aux municipalités, m’a-t-elle dit. Et comme plusieurs municipalités ont eu besoin de financement et de revenus pour grandir, elles ont vendu des terrains à des promoteurs peu regardants. Nous payons aujourd’hui pour les erreurs du passé. »

« Nous accusons beaucoup de retard sur les règles qui sont appliquées et respectées ailleurs dans le monde, notamment en Europe. »

Cette réalité est remontée à la surface après les inondations de 2017. Martin Coiteux, alors ministre des Affaires municipales et de la Sécurité publique, a lancé un vaste projet de cartographie des zones inondables du Québec. Une carte existe sur le site du Centre d’expertise hydrique du Québec, mais elle est incomplète.

« Trois ministères sont là-dessus [Environnement, Sécurité publique et Affaires municipales] et une foule d’organismes, m’a dit Pascale Biron. Il y a un manque de leadership. On ne sait pas trop qui fait quoi et ce que ça va donner. » Précisons que la Communauté métropolitaine de Montréal s’est aussi lancée dans cette opération pour la région du Grand Montréal.

Ce projet de carte, qui bénéficie d’un budget d’environ 30 millions, devrait voir le jour à la fin de 2020. Pour le moment, il englobe huit secteurs importants du Québec (Montréal, Laval, Outaouais, Estrie, Maskinongé, etc.). Ce document nous indiquera, entre autres, où se trouvent les zones de récurrence de 20 ans, soit des zones ayant 5 % de chance d’être inondées tous les ans.

« Cela veut dire qu’on ne devrait pas y habiter et que la loi devrait s’appliquer », explique Pascale Biron.

Cette carte pourrait changer beaucoup de choses et aura un impact sur les municipalités, les promoteurs, le travail des notaires, les futurs propriétaires et… les anciens.

Cette étape, qui aurait dû être franchie depuis longtemps, est devenue nécessaire et urgente. Il est temps de mettre de l’ordre dans tout cela. On l’a vu ces derniers temps, les programmes d’indemnisation sont complexes et laborieux. Ils impliquent des batailles très difficiles entre le gouvernement, les citoyens et les compagnies d’assurance.

Le calme et le spectacle qu’offre un chalet ou une maison près d’un cours d’eau sont incomparables. Mais pour des milliers de Québécois, la petite annonce qui dit « magnifique propriété au bord de l’eau » n’a plus la même résonance. Surtout au printemps.