Quinze ans et onze mois, c'est le temps qu'il reste avant que la température moyenne de la Terre ait atteint le seuil de 1,5 degré d'augmentation par rapport aux niveaux préindustriels.

ISABELLE GRIGNON-FRANCKE LA PRESSE

Cette limite fixée par l'accord de Paris correspond aux aspirations mondiales pour contrer les effets des changements climatiques. Le compte à rebours a été projeté sur un mur extérieur de l'Université Concordia du 5 au 7 décembre, débitant devant les yeux des passants le temps qu'il nous reste pour agir. Est-ce que l'urgence climatique mise de l'avant est un moteur d'action ou suscite-t-elle l'angoisse chez les citoyens ? Analyse.

QU'EST-CE QUE L'HORLOGE CLIMATIQUE ?

« L'urgence, c'est central », affirme son créateur, le professeur en sciences de l'environnement Damon Matthews, qui a lancé le projet en 2015 avec le Human Impact Lab, un laboratoire mis en branle par l'Université Concordia et fondé par le chanteur David Usher.

Tel un sablier, un modèle mathématique additionne le CO2 produit sur la Terre et fixe ainsi une échéance avant le fatidique 1,5 degré d'augmentation de la température. « L'objectif est d'ajouter assez de temps pour que le décompte ne finisse jamais. Le futur n'est pas inévitable », souligne M. Matthews.

Trois mises à jour ont été faites depuis sa création ; l'une d'elles ajoutait du temps à celui qu'il nous reste pour agir. Le projet, consultable en ligne, a été projeté trois fois dans la métropole.

L'ACTION ET LA PEUR

La question du réchauffement climatique gagne en visibilité et peut parfois engendrer des craintes et un sentiment de perte de pouvoir chez la population. La connaissance de cette échéance environnementale peut aussi créer un spectre de réactions, entre déni de la situation et désillusion.

« La grande anxiété paralyse, et l'absence de sentiment d'urgence crée l'indifférence. Il faut trouver le point d'équilibre », explique Michael Smyer, professeur en psychologie à l'Université Bucknell.

« On a tracé des lignes rouges et on les a traversées sans voir les impacts concrets de ces actions. Les gens croient peut-être qu'on crie au loup », pense pour sa part Karel Mayrand, de la Fondation David Suzuki.

Les deux experts s'entendent pour dire que l'idée d'illustrer la crise climatique fonctionne, mais qu'il faut viser un message positif. « Il y a trois principes en communication environnementale pour faire passer de l'anxiété à l'action : le contenu doit être court, il doit toucher une réalité sociale et il doit être positif », explique M. Smyer.

QUI A PEUR ?

Le sentiment d'anxiété devant l'ampleur des défis environnementaux serait généré dans une plus grande proportion chez ceux qui connaissent les enjeux de fond en comble, croit M. Mayrand, également coauteur du livre Demain, le Québec.

Le réchauffement climatique est dans toutes les têtes, mais pas sur toutes les lèvres, croit de son côté le psychologue américain Michael Smyer. « Quelque 70 % des Américains sont complètement au courant des défis climatiques, mais seulement 30 % en parlent », affirme-t-il.

Ils s'entendent pour dire que le sentiment d'anxiété face aux changements climatiques n'est pas générationnel, mais dépend directement du sentiment de pouvoir d'action sur les changements à venir. Plus un individu sent qu'il peut changer les choses, plus son anxiété diminue.

LES ENFANTS CRAIGNENT AUSSI

L'horloge climatique est un outil de visualisation qui permet à tous de comprendre simplement les enjeux climatiques. Cette date d'expiration de notre planète projetée aux yeux de tous touche aussi les plus jeunes de la société, ceux que les changements affecteront probablement davantage.

« Quelqu'un qui naît au Québec aujourd'hui, on ne peut pas lui garantir qu'il va atteindre son espérance de vie », estime Karel Mayrand.

Les enfants sont également touchés par une anxiété liée aux changements climatiques. « C'est difficile pour un parent d'agir. Ce sont des inquiétudes réelles, pas des phobies comme les monstres ou les serpents. Un parent ne peut pas dire : "Tout va bien aller, je m'en occupe" », souligne Édith St-Jean-Trudel, psychologue, spécialiste des enfants et des adolescents.

Elle affirme dans la foulée que « l'impact de ce type d'enjeu n'est pas différent des autres dangers entendus aux nouvelles comme le terrorisme ou les kidnappings ».

LE MILITANTISME ET L'IMAGINAIRE

L'ensemble des spécialistes interrogés par La Presse s'entendent pour dire que l'action est la meilleure des façons de contrer le sentiment de voir filer devant soi une situation incontrôlable. « L'activisme permet de reprendre le contrôle », croit Mme St-Jean-Trudel.

« Il faut demander aux gens de s'imaginer une action concrète à faire, mais quand je le fais, 50 % des gens demeurent paralysés », affirme M. Smyer. Il souligne que le plus important est de faire des actions concrètes et proches de soi.

« ll faut convaincre les gens qu'on peut imaginer le monde autrement. On a créé l'économie et nos systèmes politiques. C'étaient des idées avant que ça devienne des réalités. Il va y avoir des deuils à faire, mais on peut imaginer autre chose », croit M. Mayrand.