Le restaurateur Jérôme Ferrer tente d'être indemnisé par le Groupe Juste pour rire pour les « dommages colossaux » qu'il dit avoir subi à la suite de l'éclatement du scandale Rozon. Ferrer est associé avec Juste pour rire dans la chaîne de casse-croûtes Chez Jerry, « une aventure qui a tourné au cauchemar », déplore-t-il.

Mis à jour le 27 janv. 2018
Isabelle Ducas LA PRESSE

Dès que les allégations d'agressions sexuelles et de harcèlement contre Gilbert Rozon ont été diffusées dans les médias, en octobre dernier, le chiffre d'affaires de l'établissement du boulevard René-Lévesque a chuté de 50 à 70 %, selon M. Ferrer.

« Le jour où c'est sorti, on a fait seulement 30 couverts, dans un établissement de 350 places, révèle le chef bien connu. Les préjudices financiers sont tels qu'ils pourraient causer ma perte. »

Jérôme Ferrer affirme avoir investi 1,2 million dans l'enseigne et estime que cette somme est irrécupérable. Avec ses associés et avocats, il évalue maintenant les recours qu'il pourrait prendre contre le Groupe Juste pour rire, si l'entreprise ne lui propose pas de solution acceptable.

Gilbert Rozon lui aurait proposé de déchirer l'entente qui les lie, mais l'entreprise de M. Ferrer devrait alors éponger la totalité des pertes.

Sollicitée pour donner son point de vue sur le litige, la direction de Juste pour rire a répondu par courriel qu'elle allait « s'abstenir de tout commentaire, Monsieur Ferrer ayant décidé d'enclencher un processus judiciaire ».

L'avocat de Jérôme Ferrer a envoyé un courriel à la direction de Juste pour rire, jeudi, pour détailler les préjudices qu'il dit avoir subis, tout en proposant au groupe de « régler cette problématique de façon non litigieuse ». De son côté, la direction de Juste pour rire indique qu'elle considère que ce message représente une mise en demeure.

UNION MALHEUREUSE

Le chef Ferrer, propriétaire du restaurant gastronomique Europea, membre de la prestigieuse association Relais & Châteaux, s'est associé en mars 2017 à Gilbert Rozon pour donner un thème humoristique à sa chaîne de restaurants Jerry - Casse-Croûte du terroir, qui comptait alors 10 succursales.

Les établissements ont adopté comme logo la mascotte verte et rouge de Juste pour rire, Victor, et des écrans y présentaient des vidéos de gags. Le duo comptait poursuivre l'expansion de la chaîne ailleurs au Canada et en Europe en vendant des franchises.

Aujourd'hui, il ne reste que deux casse-croûtes Chez Jerry : un établissement corporatif situé près du Centre Bell et un restaurant franchisé à Sainte-Anne-de-Bellevue, en plus d'un camion de cuisine de rue. Deux autres, au sud de Montréal, ont retiré les références à Juste pour rire et changé de nom.

« Quand le scandale a éclaté, l'achalandage a baissé d'au moins 30 %, alors on a retiré le bonhomme Juste pour rire assez vite », indique Carl Servant, propriétaire du restaurant de Boucherville, qui portera dorénavant le nom de Timber.

« MARQUE ENTACHÉE »

M. Ferrer affirme qu'il était en discussion avec Aéroports de Montréal pour l'ouverture d'une succursale à Montréal-Trudeau et en pourparlers avec une dizaine de franchisés potentiels. L'entreprise s'était inscrite à plusieurs salons de la franchise pour faire la promotion de son enseigne, mais elle a dû tout annuler. 

« Quel intérêt y a-t-il à faire la promotion d'une marque entachée, souillée avec des allégations aussi terribles ? », se demande-t-il.

Jérôme Ferrer dit avoir demandé à plusieurs reprises à Juste pour rire de lui proposer une solution pour compenser la perte de valeur de la marque de l'entreprise, sans succès. « Après plusieurs semaines sans réponse, on ne peut pas demeurer dans l'incertitude et conserver des établissement au logo de Juste pour rire », qui est devenu plus une nuisance qu'un avantage, souligne le chef.

Il aurait aussi souhaité rencontrer les acheteurs potentiels pour sonder leur intérêt pour le domaine de la restauration, question de voir si un nouveau propriétaire voudrait poursuivre l'association sous une forme ou une autre, ce qui a été refusé par la direction de Juste pour rire.

« Je suis une victime collatérale. J'ai cru à un beau projet, mais je me suis fait flouer. Maintenant, on essaie juste de se maintenir financièrement. »

QUÉBECOR RÉCLAME 1,1 MILLION

En plus des demandes de Jérôme Ferrer, Juste pour rire doit faire face à plusieurs poursuites déposées cette semaine par Québecor en Cour supérieure et en Cour du Québec.

Différentes divisions et filiales de l'entreprise de communication réclament plus de 1,1 million au groupe pour toutes sortes de factures impayés, par exemple pour des services provenant de Vidéotron, de la publicité publiée dans les médias de Québecor ou des services d'affichage.

Québecor avait d'abord envoyé en novembre une mise en demeure à Juste pour rire, soulignant que les « agissements de M. Rozon, ayant mené à la réprobation publique, ont pour effet de dévaluer substantiellement et significativement la valeur et la notoriété de la marque Juste pour rire et affectent indéniablement par le fait même les divers contrats s'y rapportant », rapporte l'agence QMI.

Les deux entreprises s'affrontent aussi devant les tribunaux au sujet du droit de première offre que Québecor affirme détenir sur le Groupe en cas de mise en vente.

- Avec Marie-Eve Fournier, La Presse