« Il n'y en a pas de Noël cette année. » Les sinistrés des inondations printanières n'ont pas le coeur à la fête en cette veille de Noël. Si certains logent toujours à l'hôtel, ceux qui ont pu regagner leur foyer n'ont pas davantage décoré le sapin. L'esprit des Fêtes est passé tout droit.

Mis à jour le 24 déc. 2017
Fanny Lévesque LA PRESSE

« Il n'y a personne qui a le goût de fêter, et on ne parle pas seulement des familles qui sont encore à l'hôtel. » Dans la cafétéria du Holiday Inn Express de Vaudreuil-Dorion, Steve Beauchamp, du regroupement des sinistrés des inondations du printemps 2017, explique ce que vivent les quelque 500 membres du mouvement citoyen formé dans la foulée du sinistre.

Deux couples l'accompagnent. « C'est l'épuisement total, affirme Claire L'Heureux, sinistrée de Rigaud depuis avril. C'est physique, psychologique et financier. » Elle et son conjoint, Mario Arcand, ont choisi de rayer Noël du calendrier cette année. « On est tous rendus à de la détresse psychologique. Le plus dur, c'est de ne plus avoir de contrôle sur nos vies. »

Les inondations majeures du printemps 2017 ont bouleversé le quotidien de milliers de familles québécoises, entraînant l'évacuation de 4000 citoyens de 278 municipalités du Québec. Au pire de la crise, plus de 2400 familles ont reçu l'aide de la Croix-Rouge pour de l'hébergement, de la nourriture et des vêtements. Quelque 5500 autres ont aussi bénéficié d'une aide financière.

« On est vieux, on n'a plus le goût de se battre. » Aussi assise à la table, Micheline Poirier en a gros sur le coeur après plus de sept mois à l'extérieur de sa résidence de L'Île-Cadieux. « Pour nous, c'est la pire catastrophe. Ça fait 48 ans et demi qu'on est mariés et on n'a jamais traversé une histoire pareille. Si on était passés au feu, on serait déjà chez nous. »

L'inquiétude a gagné le couple de septuagénaires. « On avance en âge. Quand on va retourner, on va avoir une année de plus. C'est un pensez-y-bien de s'endetter encore à nos âges. On vit de nos revenus de pension », admet Mme Poirier. « Quand on en parle, ça rebrasse les émotions », poursuit-elle difficilement.

EN AVOIR ASSEZ

Parce que les sinistrés de 2017 en ont assez. Ils en ont assez « de se battre à chacune des étapes » qui les rapprochent d'un retour dans la paix de leur foyer. « Je pense qu'au Québec, on est dus pour faire mieux. Il faut se rendre compte qu'il y a un constat d'échec. Je suis déçue de la bureaucratie dans laquelle on est depuis huit mois », dit Claire L'Heureux.

« On s'est tellement battus pour ravoir nos maisons qu'on se demande comment on va avoir l'énergie pour les reconstruire. »

- Claire L'Heureux

« La charge qui est mise sur le dos des sinistrés depuis plusieurs mois, c'est une charge de travail que monsieur et madame Tout-le-Monde sont incapables de gérer », renchérit Steve Beauchamp. Avec un petit noyau de bénévoles, le regroupement de soutien fait le pont entre les citoyens et les différents ministères et les accompagne dans leur processus de réclamations, entre autres.

« Dans des municipalités comme Montréal, ça peut être plus facile parce qu'il y a un bassin de gens et des ressources, mais pour ceux dans des municipalités comme Pontiac ou L'Île-Cadieux, c'est plus difficile, expliquent Mme L'Heureux et M. Beauchamp. On a fait du porte-à-porte dans les petites municipalités et il y a des gens qui vivent dans des conditions pénibles. »

DÉTRESSE PSYCHOLOGIQUE

Mario Arcand est plutôt silencieux depuis le début de l'entretien. « Je suis suivi par un psychiatre et une travailleuse sociale », confie-t-il. Ce qu'il trouve le plus difficile, c'est de ne pas être « à la maison, dans [ses] affaires », lui qui est un accidenté du travail. « J'avais ma petite routine, et là, je ne l'ai plus. Je trouve ça ben dur, ben dur », répète-t-il.

« Le problème, c'est tout ce dont on ne parle pas, ajoute sa conjointe, qui s'implique aussi dans le regroupement. Il y a des gens qui sont en train de tomber malades. Il y a des couples qui sont en train de se séparer, qui ont perdu leur emploi. » Certains ont même fait des tentatives de suicide, affirme Steve Beauchamp. « C'est grave », dit-il.

« Il y en a qui n'ont plus la capacité de passer à la prochaine étape, de prendre une décision éclairée. »

- Steve Beauchamp

S'ils ont une demande à formuler au ministre de la Sécurité publique, Martin Coiteux, c'est évidemment de simplifier le dédale administratif que doivent traverser les sinistrés, mais aussi de « mettre le sinistré au coeur des démarches ». « Qui l'accompagne pendant ses périodes de doute, de deuil de sa maison ou de découragement ? Il manque des ficelles », déplore Mme L'Heureux.

Le regroupement des sinistrés des inondations du printemps 2017, qui travaille de pair avec les services sociaux, mène des démarches pour constituer de façon officielle un organisme sans but lucratif, motivé par le « besoin criant » exprimé par les citoyens touchés. « Je pense qu'on a sauvé des vies », dit M. Beauchamp. Noël est vraiment le dernier de leurs soucis.

- Avec La Presse canadienne

PLAN D'ACTION

Plus tôt cette semaine, le ministre de la Sécurité publique Martin Coiteux a annoncé la création d'un plan d'action comprenant des cartes de zones inondables, des programmes d'aide plus flexibles et l'obligation pour chaque municipalité d'adopter un plan d'urgence. En septembre, des familles avaient pris part à une manifestation pour déplorer le manque d'aide financière et la difficulté d'obtenir de l'information sur l'évolution de leur dossier. M. Coiteux avait alors mis en place une série de mesures pour accélérer le processus d'aide aux sinistrés. Cent cinquante familles bénéficient toujours d'une aide de la Croix-Rouge. Quelque 125 familles seraient toujours hébergées à l'hôtel. 

- La Presse canadienne