Crainte de pénurie de pétrole, de catastrophe environnementale et d'une autre récession... L'optimisme devient rare. Presque provocateur. Mais il est justifié, soutient le zoologiste anglais Matt Ridley dans son nouvel essai, The Rational Optimist - How Prosperity Evolves, où Charles Darwin rencontre Adam Smith. Conversation sur la foi en notre raison.

Paul Journet LA PRESSE

Q : D'où est venue l'idée de cet essai?

R : J'ai écrit plusieurs ouvrages sur les ressemblances entres humains et animaux. Cette fois, je voulais parler de leurs différences. J'avais aussi une autre idée de livre, une réponse aux pessimistes qui annoncent la fin du monde depuis mon enfance. Les deux projets se sont rejoints. J'ai réalisé que la source du progrès humain justifie aussi l'optimisme.

Q : Et quelle est cette source?

R : Ce n'est ni la grosseur du cerveau humain ni le langage qui expliquent notre développement phénoménal. La réponse réside à l'extérieur de nous. C'est notre capacité d'échanger les idées et les technologies. Les idées sont cumulatives. On les mélange et on conserve les meilleures de n'importe quel membre de notre espèce, vivant ou mort.

Q : C'est ce que vous entendez par votre formule ideas have sex?

R : À une certaine époque, les humains ont commencé à échanger des idées. Elles se sont rencontrées, reproduites et croisées un peu comme des mutations génétiques. Regardez n'importe quelle technologie: elle intègre d'autres technologies mises au point par différentes personnes en différents endroits à différentes époques. C'est parce qu'on peut utiliser un objet sans avoir à comprendre son fonctionnement ou à pouvoir le reproduire. Savez-vous comment fabriquer un crayon? Sûrement que non, mais ça ne fait rien. On acquiert ainsi une intelligence collective qui dépasse de loin la capacité individuelle de nos cerveaux. C'est très différent du langage. Pour communiquer, il faut comprendre notre interlocuteur.

Q : Parlons maintenant de votre optimisme. Le XXe siècle n'est-il pas un bon argument contre les promesses de la raison?

R : Pour la majorité des humains, le XXe siècle a été meilleur que les précédents. Bien sûr, ce fut un début de siècle horrible pour beaucoup trop de gens, mais le taux de mortalité était néanmoins 10 fois inférieur à celui des sociétés de chasseurs-cueilleurs. Dans l'ensemble, grâce à l'évolution de la technologie, le niveau de vie s'est amélioré d'une façon spectaculaire pendant le dernier siècle. Depuis 50 ans, la quantité de nourriture produite par habitant a augmenté de 33%. L'espérance de vie a crû de façon similaire. Et le revenu par habitant a triplé, même quand on l'indexe à l'inflation. Le XXe siècle fournit d'excellents arguments pour l'optimisme, tout en nous mettant en garde contre notre tendance à la violence, qui n'a pas disparu.

Q : Vous désignez deux grandes sources du pessimisme contemporain: l'environnement et l'Afrique. Commençons avec l'environnement. Serions-nous alarmistes?

R : Je pense que oui. Par le passé, les craintes par rapport aux menaces environnementales, comme les pluies acides, se sont révélées largement exagérées. Cela dit, il existe encore un faible risque de catastrophe environnementale à cause du réchauffement climatique. C'est pour cela qu'il faut poursuivre la «décarbonisation» de notre économie.

Q : Comment faire?

R : Si on veut sérieusement réduire nos émissions de gaz carbonique, il faut les taxer. Et si on veut faire cela sans nuire à la création de richesse, il faut enlever une autre taxe. On pourrait commencer par abolir la taxe sur le capital.

Q : Quant à l'Afrique, le Botswana constitue selon vous une source d'espoir. Pourquoi?

R : C'est un pays désertique et sans frontière maritime qui comptait peu de diplômés lors de son indépendance. Il contient aussi beaucoup de diamants - une source fréquente de corruption. Bref, le Botswana aurait dû souffrir. Mais depuis 40 ans, c'est le pays qui affiche la croissance économique la plus rapide du monde, avec une moyenne de près de 9% de 1970 à 2000. Pourquoi? Parce qu'il respecte le droit de propriété et qu'il permet aux entreprises d'emprunter en sécurité. C'est ce qui a fonctionné en Angleterre au XVIIIe siècle, aux États-Unis au XIXe et à Hong Kong au XXe. L'Ouganda et le Rwanda pourraient maintenant les imiter. Il leur manque seulement une politique saine.

Q : Vous êtes optimiste quant à la technologie et à la science, mais vous désignez quelques parasites qui les freineraient, comme la religion, la finance et l'État. Mais l'État n'est-il pas utile, ne serait-ce que pour régler les défaillances du marché?

R : L'État est utile, je le souligne dans le livre. Mais regardez quand même les pays qui sont en difficulté aujourd'hui, comme la Corée du Nord, la Birmanie ou Cuba. Ils souffrent d'un gouvernement trop présent, pas d'un manque de gouvernement. On utilise parfois à tort Haïti comme exemple d'un pays anarchique. Haïti ne manque pas de gouvernement, il manque d'un bon gouvernement. Les entrepreneurs le désertent parce que les droits de propriété sont complexes et imprécis et parce que les bureaucrates mènent l'économie. Il faut beaucoup de temps et de pots-de-vin pour y démarrer une entreprise.

Q : Vous étiez cadre supérieur de la banque anglaise Northern Rock, qui s'est effondrée durant la crise financière et qui a dû être secourue par le gouvernement. Quand vous parlez de la finance parasite, est-ce fondé sur votre expérience?

R : Oui, et j'assume ma part de responsabilité. Nous avions mal évalué le risque. La finance consiste trop souvent à miser sur des actifs. C'est un jeu à somme nulle. Aucune richesse n'est créée, on gagne parce qu'un autre perd. Et durant le processus, on fabrique des bulles et parfois des crises. Cela dit, la finance reste encore nécessaire pour allouer le capital. Il faudrait faire en sorte qu'elle remplisse ce rôle de façon non parasitaire. Comment? Je ne sais pas.

Qui est Matt Ridley?

Docteur en zoologie, ancien responsable des pages scientifiques du journal The Economist et cadre supérieur la banque Northern Rock de 2004 à 2007, l'Anglais Matt Ridley a écrit plusieurs essais scientifiques populaires, comme Red Queen, Origins of Virtue, Genome et Nature via Nurture.