Un train pour l'enfer de la Batiscan

La Batiscan n'a toujours pas été hérissée de... (Photo Simon Couturier, collaboration spéciale)

Agrandir

La Batiscan n'a toujours pas été hérissée de barrages. Elle est donc l'une des préférées des canoteurs en quête de rapides.

Photo Simon Couturier, collaboration spéciale

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

C'est un drôle de train sorti d'un film de Wes Anderson. Il part de Montréal et vous mène jusqu'à un bijou de rivière, la Batiscan, et ses Portes de l'enfer. Il ne reste qu'à mettre les canots dans le wagon, à s'asseoir et à prier que ce train brinquebalant d'un autre temps se rende à destination. Ensuite, il faut survivre aux rapides. Ça, c'est une autre histoire.

Un morne cul-de-sac d'une rue résidentielle, avec des herbes hautes et un stationnement squatté par les voisins. 

La gare d'Ahuntsic de VIA Rail n'a de gare que le nom. Elle est là, dans le nord de la ville, petite soeur miséreuse de la Gare Centrale. Et c'est là que six gars se donnent rendez-vous un lundi matin de la fin de juin. Ils ont des barils bleus, trois canots et un plan approximatif de ce qui les attend: six jours à descendre la rivière Batiscan.

C'est un service à peu près seulement connu des pêcheurs, des canoteurs, des habitués des pourvoiries: moyennant quelques dizaines de dollars, VIA Rail permet de transporter des canots dans ses wagons. Ce service donne aux pagayeurs accès à des rivières sauvages où la route ne se rend pas. Sur papier, c'est très bien. Dans la pratique, il faut une bonne dose de patience pour emprunter, dans le langage de l'entreprise ferroviaire, ce train «en région éloignée». 

L'aventure, c'est l'aventure. Ce matin-là, le retard de 30 minutes donne le ton. Le train s'arrête. Un gentil cheminot offre son aide pour engouffrer les trois canots dans le troisième et dernier wagon. Quand tout est là, la locomotive repart. Théoriquement, on devrait arriver vers 14 h, juste à temps pour donner quelques coups de pagaie et monter le camp avant la nuit. Mais prendre le train dans ce pays où il est, paradoxalement, si symbolique relève de la gageure. 

Au Canada, la marchandise passe avant les passagers. Faute de voie ferrée réservée, VIA Rail emprunte celles du CN et du CP. Les trains de transport ont la priorité. Quand tout se passe bien, c'est un moindre mal. J'ai déjà traversé le pays en train. Dans les Prairies, il s'arrête souvent au milieu d'un champ de blé. On patiente quelques minutes, un train de marchandises vous double, et le bruit de son moteur va mourir dans l'immensité blonde. 

Quand on n'entend plus rien, quand la camelote est passée, le train de passagers repart. Mais parfois, les choses ne se passent pas aussi bien, comme en ce jour de juin. 

Ce jour-là, près de Lac-aux-Sables, en Mauricie, un train de marchandises se casse sur notre rail. Le nôtre est donc bloqué. Il reste là, immobile, pendant sept heures. Dans le wagon, les passagers ne lèvent pas le ton, ne protestent pas. Il faut une certaine résilience pour voyager par le rail. 

Une cheminote - c'est le mot - dévouée fait ce qu'elle peut pour apaiser les passagers. Barbara, qu'elle s'appelle. Elle tente de rassurer tout le monde, va de siège en siège. Après quatre heures d'attente, et alors que rien ne suggère qu'on repartira d'ici, elle commande de la pizza pour tout le monde ! Alors on est là, six gars un peu nerveux d'aller descendre des rapides, à manger nos pointes de pizza, trouvant que toute cette aventure part d'une bien drôle de façon. Quand le train en direction de Jonquière repart, la trentaine de passagers applaudit. 

Il est près de 21 h 30 quand le train s'arrête à Pearl Lake, en Haute-Mauricie. Il fait un noir d'encre. Il pleut des cordes. On descend les canots, les barils, et le train repart dans la nuit noire, nous laissant derrière. Quand la pluie cesse, le silence frappe. On est dans le bois, au milieu de nulle part. Seuls, avec devant nous cette rivière et six jours pour la descendre. 

Avant que nous ayons sauté du train, Barbara avait raconté qu'un groupe de six canoteurs, comme nous, avait tenté de descendre la rivière une semaine plus tôt. «Finalement, le débit était trop haut. Ils ont cassé un canot, et on les a rembarqués une station plus loin!»

Il y a, tout au long de la... (Photo Simon Couturier, collaboration spéciale) - image 2.0

Agrandir

Il y a, tout au long de la rivière Bastican, des campements magnifiques où les aventuriers peuvent monter leur tente.

Photo Simon Couturier, collaboration spéciale

Un joyau de rivière

Le groupe est disparate: un vrai bon canoteur, ancien guide, les autres, des «trippeux» de canot avec quelques rapides derrière la cravate, mais rien de sérieux. 

Ce premier jour sur la Batiscan, la rivière nous rappelle qui elle est. La Haute-Batiscan n'est pas pour les débutants. Le premier R3 passe bien (les rapides sont classés en catégories de difficulté ascendante: R1, R2, R3, etc.). Mais à la fin de la journée, il y a eu trois dessalages. On se retrouve à l'eau. On se dit que les 85 km devant nous seront longs. 

Les premiers jours sont gris. La pluie n'est jamais bien loin. Alors le soir, on fait des feux, on mange et on boit du vin, quand même. Il faut se réchauffer un peu. 

À la troisième journée, le soleil revient. La Batiscan se révèle alors dans toute sa splendeur : une large rivière bordée de falaises de roche rouge hautes à n'en plus finir, d'une beauté désarmante. Puis le petit groupe trouve ses repères. On dessale moins qu'au début. Quand on le fait, les automatismes sont là: tenir sa pagaie, mettre les pieds devant, récupérer le canot... 

La Batiscan n'a toujours pas été hérissée de barrages. Elle est donc l'une des préférées des canoteurs en quête de rapides. La section des portes de l'enfer en aligne une quinzaine sur 5 km. Il faut s'arrêter, les étudier, trouver la ligne... À la fin de cette journée difficile, on trouve un campement magnifique. Il y en a tout au long de la rivière où l'on peut monter sa tente. Mais celui-là est particulièrement beau, sur une pointe formée par un petit affluent. Nous partageons le site avec quatre Ontariens, qui sont venus d'Ottawa pour descendre cette rivière dont ils ont longtemps entendu parler. 

On est crevés par les portages, les cordelles et ces rapides qui font monter l'adrénaline à chaque vague. Il ne reste qu'à faire un feu, une grosse bouffe et relaxer. Le plus dur est derrière nous. Demain, c'est la dernière journée. 

Les derniers rapides se passent sans difficulté. Tout d'un coup, la rivière s'élargit. Des chalets apparaissent sur la rive. C'est la gare de Rousseau, près de Notre-Dame-de-Montauban. On s'installe sur le côté du rail, avec nos trois canots, nos barils et cet air d'échappés de prison que six jours dans le bois vous donnent immanquablement. 

On pensait avoir fini, mais c'était oublier le train. Bien entendu, il est arrivé avec deux heures de retard. On a hissé les canots dans le wagon, monté les barils. Barbara, la cheminote, nous a accueillis avec un large sourire. «Ah! je suis contente de vous revoir! J'ai eu un petit pincement au coeur quand je vous ai laissés sous la pluie, en pleine nuit, la semaine dernière. Alors, ça s'est bien passé?» 

Je ne sais pas trop ce qu'elle a pu lire sur nos visages à ce moment-là. J'avais envie de lui répondre que ç'avait été à l'image de ce train: un peu plus compliqué que prévu. Mais j'ai laissé faire. L'aventure, c'est l'aventure, après tout.

Dans le groupe: un vrai bon canoteur, ancien guide,... (Photo Simon Couturier, collaboration spéciale) - image 3.0

Agrandir

Dans le groupe: un vrai bon canoteur, ancien guide, les autres, des «trippeux» de canot avec quelques rapides derrière la cravate, mais rien de sérieux. 

Photo Simon Couturier, collaboration spéciale

Côté pratique 

COÛT 

Mettre un canot dans un train de VIA Rail coûte 100 $ (50 $ pour l'aller, idem pour le retour). Il faut en plus payer le prix de son billet passager. Il s'agit d'une option intéressante pour la descente de rivière, où la logistique des voitures est compliquée puisque les canoteurs terminent à des dizaines de kilomètres de leur point de mise à l'eau. Se déplacer en voiture implique donc au moins deux véhicules, de longues distances à parcourir dans des chemins forestiers, etc. Le train est une solution clés en main, mais les retards sont fréquents. 

DIFFICULTÉ 

La Haute-Batiscan et ses Portes de l'enfer sont exigeantes. Ce n'est pas une section recommandée aux débutants. Il faut une bonne expérience des rapides. La Basse-Batiscan est moins exigeante pour les pagayeurs débutants et intermédiaires. Le site internet de la Fédération québécoise du canot et du kayak offre une mine de ressources pour trouver la rivière qui convient à son niveau. Le trajet: lors de ce voyage, nous avons mis à l'eau devant la gare de Pearl Lake et sommes ressortis à la gare Rousseau. Il s'agit d'une descente de 85 km.

ORIENTATION

Les cartes de rivières sont difficiles à trouver. Le site internet Cartes plein air offre les meilleures ressources. Les cartes y sont faites par des passionnés de plein air, que nous remercions au passage...

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires : Voyage

Tous les plus populaires de la section Voyage
sur Lapresse.ca
»

publicité

Destinations

Asie Europe Afrique Amérique latine Océanie États-unis Canada Québec

publicité

Autres contenus populaires

image title
Fermer