Le Manitoba, terre d'ours polaires

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Un ours polaire à Churchill, au Manitoba

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(CHURCHILL) Aussi admiré que craint, le plus grand prédateur de l'Arctique attire ces jours-ci des milliers de visiteurs du monde entier venus l'admirer dans son habitat naturel à Churchill, sur les rives de la baie d'Hudson, au Manitoba, meilleur endroit du monde pour les observer. Partir à la rencontre de ces immenses mammifères est une expérience incomparable... qui a son prix.

«Ça ne serait pas un ours là-bas, à gauche, près du lac?»

C'est à peine si Neil Mundy lève la tête avant de répondre: «Nan. C'est une roche.»

Depuis neuf ans, l'homme sillonne la toundra qui ceinture la ville de Churchill, à l'extrême nord du Manitoba, pour l'entreprise Frontiers North. Il connaît chaque roche, surtout celles qui peuvent rappeler (aux touristes!) la silhouette d'un ours polaire couché.

Il sait où aller pour trouver les ours tant convoités; l'avenir nous le prouvera. Pendant les deux journées passées en sa compagnie, nous croiserons près d'une dizaine d'ours polaires, dont une femelle un brin gymnaste. 

Mais pour l'heure, c'est le calme plat dans la toundra. À la radio, on annonce que trois ours ont été vus sur le bord de la baie d'Hudson. C'est dans cette direction que se dirige, cahin-caha, notre véhicule tout-terrain aux roues surdimensionnées, baptisé Tundra Buggy. Inventés ici même à Churchill dans les années 80, les véhicules du genre sont les seuls à pouvoir parcourir les sentiers accidentés de la réserve écologique de Churchill. Le nôtre a été construit en 2008, à partir du châssis d'un ancien camion de pompiers. On y a ajouté des bancs, semblables à ceux des autobus d'écoliers, et des fenêtres en quantité.

De ce perchoir mobile, la toundra s'étend à perte de vue. Partout autour, le paysage n'est que lacs gelés, branches d'épilobes rougies par le froid et rochers couverts de lichens couleur de feu. Parfois, on dépasse quelques épinettes chenues dont les rares branches pointent vers le sud. Le combat est perdu d'avance face au vent du nord...

Même s'il suit d'anciens sentiers militaires tracés dans les années 50, le véhicule avance lentement sur ce terrain inhospitalier; notre vitesse de croisière ne dépasse guère 5 km/h. La glace cède sous le passage du poids lourd...

À ce rythme de tortue, on a tout le temps pour chercher la tache blanche qui se révélera être le premier ours polaire (voire le premier renard arctique) de la journée. En octobre et novembre, les ours sont nombreux à se rassembler dans ce secteur de la toundra, au coeur de la zone de gestion faunique de Churchill. Ils attendent que la banquise se forme de nouveau sur la baie d'Hudson, ce qui signifiera le début de la chasse aux phoques.

Aussi admiré que craint, le plus grand... (PHOTO STÉPHANIE MORIN, LA PRESSE) - image 2.0

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Or, la glace se forme plus tôt à Churchill qu'ailleurs dans l'ouest de la baie, explique Doug Ross, notre guide. «Les rivières Seal et Churchill charrient de l'eau douce dans la baie, et cette eau est poussée jusqu'ici par les courants marins. Comme l'eau douce gèle avant l'eau salée, la glace se forme plus tôt.» D'où la présence de la plus grande population d'ours polaires du monde, dit-il.

La ville est d'ailleurs considérée comme le meilleur endroit du monde pour observer les ours polaires, tant en raison de leur nombre important que de leur accessibilité relativement aisée.

Il reste donc à débusquer ces carnassiers géants. Ce n'est pas si simple, car en attendant la chute du mercure, les ours polaires passent le plus clair de leurs journées couchés. 

«Lorsqu'il y a de la neige au sol, les ours sont plus faciles à repérer. Ils sont plus actifs, vont sur les lacs gelés. Le blanc cassé de leur fourrure tranche aussi avec la couleur de la neige», explique Neil Mundy.

Dans le Tundra Buggy, la crainte de faire chou blanc augmente à mesure que les minutes passent. Le soulagement est donc immense quand Doug lance: «Premier ours, à gauche!»

L'animal est loin, mais avec les lunettes d'approche, chacun peut confirmer. C'est bien un ours, endormi, la tête posée sur les pattes avant. Mais la véritable décharge d'émotions (et d'adrénaline) viendra plus tard, avec la rencontre d'un mâle de 4 ans que Neil a surnommé Blue, en raison de son arrière-train étrangement bleuté. Indifférent à notre présence, il creuse avec ses larges pattes dans un banc de laminaires abandonnées par la marée. Il n'entend même pas le cliquetis frénétique de nos appareils photo lorsque le véhicule s'arrête à 50 m de lui.

Mais la bête est curieuse. Lorsqu'il finit par se lasser de fourrager dans les algues, Blue s'approche de notre buggy, le nez en l'air. Notre odeur l'intrigue. Sur la plateforme d'observation aménagée à l'arrière du véhicule, tout le monde retient son souffle. L'ours longe le véhicule, lève la tête et, à la surprise générale, se lève sur ses pattes arrière pour venir s'appuyer sur notre buggy. Son museau est à 50 cm à peine du bord du garde-fou. Si un foulard pendait du cou d'un imprudent, l'ours l'agripperait à coup sûr.

On a beau avoir vu des ours polaires une fois, 20 fois, au zoo, rien ne nous prépare à l'émoi qui nous gagne lorsque nous croisons ce majestueux animal dans son habitat, a fortiori lorsqu'il est aussi près. Sa puissance force l'admiration, mais sa fragilité ne peut nous échapper. L'ours polaire est devenu malgré lui la figure de proue du réchauffement climatique. Son habitat est menacé, sa survie, loin d'être assurée.

Un inukshuk borde la plage de Churchill.... (PHOTO STÉPHANIE MORIN, LA PRESSE) - image 3.0

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Un inukshuk borde la plage de Churchill.

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Autre journée, autres rencontres

Mélanie Hunt est gardienne au zoo Como de Saint Paul, au Minnesota, et bénévole pour Polar Bears International, un organisme voué à la protection de l'ours polaire. Elle nous accompagne lors de la deuxième (et dernière) journée d'excursion en Tundra Buggy prévue à l'horaire de notre séjour avec l'entreprise Frontiers North.

Elle nous livre quelques informations sur la morphologie de l'animal, réplique de crâne à l'appui, mais rapidement, la conversation bifurque sur la survie de l'espèce.

«L'avenir de l'ours polaire est incertain; il dépend de nos émissions de carbone et du réchauffement climatique. Car l'ours a besoin de la banquise pour survivre.»

«C'est sur la banquise que les phoques annelés mettent bas et ils sont la première ressource alimentaire des ours polaires, surtout les blanchons, qui sont riches en graisse. Si la glace se forme plus tard et la débâcle arrive plus tôt, les ours ont moins de jours pour s'alimenter, car lorsqu'ils rejoignent la terre ferme, ils ne mangent presque pas. Ils vivent sur leurs réserves de graisse.»

Or, impossible de survivre sous cette latitude sans une épaisse couche de graisse: chez l'ours polaire, elle peut atteindre 10 cm. (Ses poils sont en outre creux pour emprisonner l'air qui sert d'isolant.)

«Les femelles sont particulièrement touchées par le réchauffement climatique, puisqu'elles sortent de leur tanière en mars avec leurs petits et n'ont que quelques semaines pour retrouver le poids perdu depuis la débâcle, huit mois plus tôt.»

Déjà, ajoute Doug Ross, des chercheurs ont noté une diminution de la taille des ours. Et une baisse significative des grossesses multiples.

Certaines entreprises, comme Frontiers North, proposent des transferts par... (PHOTO STÉPHANIE MORIN, LA PRESSE) - image 4.0

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Certaines entreprises, comme Frontiers North, proposent des transferts par vol nolisé vers Churchill pendant la saison des ours polaires.

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Une mission éducative

Des safaris polaires comme ceux qui sont offerts à Churchill ne nuisent-ils pas à la population d'ours en les dénaturant? «Non, si l'activité est faite de façon responsable. Par exemple, il est formellement interdit de nourrir les ours. Un ours nourri par l'homme est un ours mort. Il ne faut pas qu'il associe le buggy avec de la nourriture. Les excursions servent à sensibiliser les gens au sort de l'ours. On ne se soucie pas de ce qu'on ne connaît pas...»

Pendant cette ultime journée sur la toundra, nous verrons six ours polaires, dont une femelle décidée à jouer les vedettes pour nos appareils en multipliant les roulades et les étirements.

Le froid étant en train de s'installer de nouveau sur la baie d'Hudson, elle repartira bientôt chasser. Pour combien de temps encore?

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Les frais de voyage de ce reportage ont été payés par Frontiers North, Travel Manitoba et Destination Canada.

L'ours polaire en chiffres

Entre 20 000 et 25 000: Estimation de la population mondiale d'ours polaires, dont les deux tiers vivent au Canada.

935: Estimation (plus ou moins 50 têtes) de la population d'ours polaires dans l'ouest de la baie d'Hudson.

813: Population de la ville de Churchill au dernier recensement (2011)

Entre 12 000 et 13 000: Nombre de visiteurs qui viennent observer les ours polaires à Churchill chaque année.

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