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Le carême

Samba Bah pose les quatre dattes sur ma table. Il rit de me voir saliver à la... (bruno blanchet)

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bruno blanchet

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(MALI) Samba Bah pose les quatre dattes sur ma table. Il rit de me voir saliver à la vue des fruits.

La famille de Bruno Blanchet à Sirabougou.... (Photo: Bruno Blanchet, collaboration spéciale) - image 1.0

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La famille de Bruno Blanchet à Sirabougou.

Photo: Bruno Blanchet, collaboration spéciale

«La rupture du jeûne est à 18h50... Patience, Bruno!»

Il est 16h. Je crève de faim. Je meurs de soif. Le dernier repas était à 4h du matin. La dernière gorgée d'eau aussi. J'allume l'ordinateur, pour écouler le temps, dans mon bunker: un grenier à mil suffocant qu'on a aménagé en bureau suffocant. Ce n'est pas le moment de sortir au soleil et suer les dernières gouttes de fluide qu'il reste dans mon corps. Je tape: «Titre: Le carême. But: raconter mon expérience du ramadan en Afrique...»

Mais, je contemple les dattes, à côté de moi, sur la table. Et je suis troublé. Je voudrais vous expliquer la merveilleuse transformation qui s'opère en moi durant cette période intense de jeûne... Mais tout ce que je vois, dans ma tête, c'est le menu de Chez Gérard Patate, avec hot-dog «steamé» moutarde chou, sous-marin 14 pouces steak-pepperoni-fromage et cheeseburger écrit en majuscules avec des patates frites et de la mayo... Du calme, Bruno!

Ma journée type: 4h du matin

Le réveil est assez pénible, merci. Je descends pour manger du riz avec de la sauce soumala, avec les hommes, tous ensemble dans le même plat avec les mains. Puis, je remonte me coucher.

6h30

Je me relève, je m'habille rapidement, j'attrape mes jumelles et je pars aux oiseaux. Les lieux sont riches et variés autour d'ici, avec des points d'eau, des buissons, quelques grands arbres et des champs de mil à perte de vue... Pour des précisions sur les espèces, voir la liste de la semaine dernière.

10h

Je descends à la rivière Bani pour nettoyer mon linge et me laver. Je préfère la rivière brune au seau d'eau froide dans les chiottes, avec les deux pieds dans de la boue louche. L'eau du Bani est chaude, et relativement propre, à cause du courant. C'est agréable de se baigner dans cet affluent du fleuve Niger, mais il faut constamment être en mouvement... Sinon, les poissons vous mordent! En plus, une des espèces est électrique et sa morsure pince en calvaire. Et puis certains petits poissons ont de très grandes dents, comme le poisson-chien.

Alors, on garde nos sous-vêtements.

Ensuite, si j'ai survécu à la baignade, j'étends mes vêtements mouillés sur les buissons, comme le font les femmes à la plage voisine, et je m'assois pour lire le passionnant bouquin que j'ai trouvé dans une malle sous un lit: En attendant le vote des bêtes sauvages, d'Ahmadou Kourouma. J'ai parfois le temps d'en dévorer une dizaine de pages, avant que les «amis» n'arrivent... Je finis généralement entouré d'un groupe de jeunes, de pêcheurs et de porteuses d'eau. Blablabla, les jeunes filles rient de moi parce que je porte une boucle d'oreille, les pêcheurs veulent utiliser mes jumelles pour regarder les pirogues sur l'autre rive, les garçons veulent se faire prendre en photo en mimant des poses de karaté à la Jackie Chan, un artiste très populaire à Sirabougou.

Midi

Sieste. Il fait trop chaud.

14h

Après ma sieste, j'écris ou je joue avec les enfants. Je leur ai enseigné la corde à danser et «les 12 mois de l'année sont janvier, février, mars, avril...», et le tir au poignet, et l'hélicoptère, et quand je suis fatigué, je leur dit: OK, on joue à la cachette! Ils courent tous se cacher, et je me sauve.

16h30

Je repars aux oiseaux avant le coucher du soleil, pour voir rentrer les hérons et les perruches à collier et pour admirer le vol à ras de l'eau des jacanas à poitrine dorée.

18h

Jasette avec les hommes en face de la mosquée. On parle de football, d'islam ou de mes voyages en Inde: un de leurs sujets préférés! Ils n'en reviennent pas des traditions des jaïnistes. Et des vaches sacrées! Et l'histoire du coup de pied dans le cul-de-jatte les fait se marrer chaque fois...

18h40

Dix minutes avant la rupture du jeûne, on se réunit, en famille, dans la cour. On se lave les mains dans une grande bassine. On s'assoie autour du plat de bouillie de mil. Et on consulte nos montres. Les plus longues secondes de la journée. Tic tac. On sort les dattes de nos poches. On les tâte. On les roule entre nos doigts. Awa, la femme de Samba, pose la théière au milieu du groupe. Dans trois minutes, dans la bouche, le thé sera chaud et sucré. Et ce seront les meilleures dattes du monde.

18h50

Surprise. Maintenant qu'on peut manger, on n'est plus affamé. On n'a plus soif. C'est doucement qu'on déguste les fruits. Doucement qu'on boit le thé.

Les hommes chantent un air vaguement religieux. Les femmes servent la bouillie. Les enfants se chamaillent. Ça sent le poisson, qui grille sur le feu.

Dieu? On pourrait presque y croire.

Ou même l'inventer.

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