Intimidation au gym?

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Les anglophones appellent le phénomène «gymtimidation». Cette contraction des mots «gym» et «intimidation» dit tout: aller dans un centre d'entraînement physique, c'est se soumettre au regard des autres.

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Les anglophones appellent le phénomène « gymtimidation ». Cette contraction des mots « gym » et « intimidation » dit tout : aller dans un centre d'entraînement physique, c'est se soumettre au regard des autres. Un jugement bien réel, ou seulement dans la tête de ceux qui s'en plaignent ?

Aller au-delà de la «gymtimidation»

« Bouge un peu les jambes pour forcer un peu plus. On y va pour 10... Parfait ! »

Olivier Labonté Grégoire, entraîneur personnel, encourage sa protégée, Marie-Pier Bergeron, et lui demande à la blague de sourire en même temps pour le photographe.

La jeune mère de famille éclate de rire en rétorquant que si elle sourit, c'est que ce n'est pas assez difficile. L'ambiance est bon enfant, et pourtant, Marie-Pier a mis du temps à se sentir à l'aise au gym. « Je me souviens, au début, je ne m'entraînais que du côté réservé aux filles. Quand mon entraîneur m'amenait dans la section mixte, je ne voulais pas regarder aux alentours ! J'avais peur de voir quelqu'un qui me regarde. »

La « gymtimidation », expression qu'utilisent les anglophones pour décrire l'impression d'être jugé dans un centre d'entraînement physique, peut devenir un frein réel à l'entraînement en salle. Crainte des regards, sentiment de ne pas être suffisamment en forme, peur d'utiliser les appareils de façon inadéquate : 6 Canadiens sur 10 se sentent intimidés au gym, soutient la bannière américaine Planet Fitness, qui a sondé le marché avant d'ouvrir des centres d'entraînement en Ontario l'an dernier.

« Oui, il arrive qu'on ne se sente pas à notre place dans une salle d'entraînement, surtout en musculation. Parfois, le regard est assez clair : "Tu n'es pas à ta place. Dégage." », affirme Suzanne Laberge, professeure au département de kinésiologie de l'Université de Montréal. La chercheuse s'intéresse de près à la sociologie du sport. Sans s'être penchée sur ce sujet bien précis, elle estime qu'il reste du travail d'inclusion à faire dans plusieurs centres.

«Une personne mal à l'aise va développer une peur d'y aller. Or, elle a besoin d'aller s'entraîner. Surtout qu'à un certain âge, il faut faire de la musculation.»

Suzanne Laberge
Professeure au département de kinésiologie de l'Université de Montréal

C'est d'ailleurs le profond désir de voir grandir ses trois petites-filles qui a amené Sylvain Leclerc, 61 ans, à fréquenter le centre Nautilus près de chez lui. « J'ai décidé à 59 ans de ne pas devenir une patate de salon, mais je me faisais une image du gym qui ressemble au stéréotype "chest-bras". »

Affichant alors un surpoids, il est toutefois passé par-dessus ses craintes pour se prendre en main. « Disons que je n'avais pas le profil ! », lance-t-il en riant. Pas le profil, et tout comme Marie-Pier, il était plutôt craintif de ne pas se reconnaître dans la clientèle des centres d'entraînement.

Dans la tête?

« L'intimidation dans les gyms, elle existe, et le monde de l'entraînement est parfois très insulaire. La gymtimidation est toutefois exacerbée par ce que les gens pensent d'eux-mêmes », affirme d'emblée Jonathan Goodman, entraîneur et fondateur du Centre de développement des entraîneurs personnels, aux États-Unis. Il donne d'ailleurs des formations, dans lesquelles il insiste sur la dimension psychologique de l'initiation à l'entraînement physique.

Marie-Pier abonde dans le même sens. Elle a d'ailleurs récemment signé un texte à ce sujet sur le blogue Seinplement pour moi. Parce qu'elle s'est blessée avant Noël, elle n'a recommencé à fréquenter la salle d'entraînement que sporadiquement depuis le début de l'année. Cette pause lui a été bénéfique. « J'ai moins pensé au fait que je dois être belle et mince. On dirait que je me sens plus à l'aise avec mon corps quand j'ai du recul », note-t-elle.

Elle a aussi pris le temps d'être honnête avec elle-même : même si elle fréquente son centre d'entraînement depuis sept ans, elle doit encore travailler sur son estime d'elle-même. « Le problème, c'est ce que nous, on pense que les autres pensent. Même si j'allais au gym six fois par semaine, ça ne donnerait rien de plus : l'acceptation de moi, c'est dans ma tête. »

Olivier Labonté Grégoire en convient, le centre d'entraînement demeure surtout associé à l'apparence physique. « Il y a effectivement, parfois, des regards négatifs qui viennent d'un petit groupe qu'on appelle les gyms rats. Ils ne comprennent pas pourquoi certains attendent aussi tard pour commencer, par exemple, parce que leur vie à eux tourne autour de l'entraînement. Mais ça demeure une minorité. L'univers des centres d'entraînement change graduellement. »

La responsabilité du gym

Que l'intimidation soit perçue ou réelle, les centres d'entraînement ont-ils une part de responsabilité dans l'intégration des clients inexpérimentés ? Totalement, croit Suzanne Laberge.

«Je pense que les entreprises doivent être innovantes et continuer de voir comment attirer les gens qui se sentent exclus.»

Suzanne Laberge

Au Québec, les centres comme Nautilus et Énergie Cardio courtisent d'ailleurs cette clientèle en offrant un encadrement aux nouveaux venus. L'objectif : les mettre à l'aise dès le départ, pour qu'ils puissent passer rapidement par-dessus la crainte d'être jugés par les habitués.

« Je peux comprendre cette peur. Ce qui est le plus difficile, c'est d'entrer pour la première fois dans un centre d'entraînement. Notre rôle est d'aider ceux qui veulent faire ce premier pas », croit Renaud Beaudry, directeur du marketing chez Énergie-Cardio.

Et pour démocratiser l'entraînement, Jonathan Goodman met aussi en garde les habitués, les entraîneurs et les propriétaires de gym contre la publication d'images très stéréotypées sur les réseaux sociaux, souvent accompagnées de phrases de motivation. « Ça crée une image irréaliste de ce à quoi on devrait ressembler avant d'aller s'entraîner », croit-il.

Karine Larose, kinésiologue et responsable des communications chez Nautilus, ajoute un bémol : « Quand tu accompagnes ces photos d'histoires réelles, où tu sens qu'il y a eu un processus, des efforts, des changements, de l'entraînement sain... moi, je pense que c'est hyper inspirant. Il faut montrer les succès de différents types de personnes. »

Car, après tout, ajoute-t-elle, tous les utilisateurs des centres d'entraînement ont ceci en commun : des objectifs bien personnels à atteindre. « La presque totalité du temps... les gens ne regardent pas les autres : ils se regardent eux-mêmes dans le miroir ! »

À l'aise au gym en quatre étapes

La visite

Kinésiologue et directrice des communications chez Nautilus, Karine Larose suggère aux néophytes de visiter le centre d'entraînement qu'ils convoitent au moment de la journée où ils espèrent s'y rendre par la suite. Des appareils sont libres ? La clientèle est sympathique ? Voilà qui fait toute la différence.

L'entraîneur

L'appui d'un entraîneur personnel rassure généralement les nouveaux clients, qui se sentent moins seuls, moins perdus. « Quand tu arrives, quelqu'un t'attend. L'entraîneur t'aide à te sentir à l'aise », explique Karine Larose.

Le plan

Un plan d'entraînement personnalisé permet aussi au nouveau venu de se sentir compétent. « On ne se demande pas si on a choisi les bons poids, ou le bon appareil, et on se compare moins aux autres utilisateurs », explique Karine Larose.

Le soutien

S'inscrire au gym avec un ou des proches peut « rassurer et permettre de passer par-dessus la peur du jugement des autres », croit Olivier Grégoire Labonté, entraîneur. En prime, la motivation est décuplée lorsque le gym devient une occasion sociale.

Deux poids deux mesures

En ciblant la clientèle intimidée par les centres de conditionnement physique, certains centres risquent toutefois de créer le problème inverse et d'ostraciser les usagers les plus en forme, croit Olivier Labonté Grégoire, entraîneur et enseignant en éducation physique.

Il cible notamment l'enseigne américaine Planet Fitness, qui a ouvert des centres en Ontario au cours des derniers mois. La chaîne de conditionnement physique au rabais tente une percée au Canada. 

« Le problème c'est qu'on se considère inclusif, mais en enlevant les poids les plus lourds, on refuse une certaine clientèle, dit l'entraîneur. Jamais un athlète qui fait de la compétition ne va s'entraîner là, parce qu'il y a du "fit shaming" [jugement négatif dont sont victimes les usagers les plus musclés]. C'est de l'intimidation aussi : les gens trop en forme se font mettre à l'écart. »

La directrice des communications de Planet Fitness, McCall Gosselin, estime qu'au contraire, tout le monde est accueilli à bras ouverts. À certaines conditions, seulement. « Nous avons des clients qui ont commencé dans nos centres, et qui sont devenus très en forme. On les respecte. Évidemment, dans nos publicités, on présente vraiment le stéréotype des personnes extrêmement musclées, mais on ne dit pas que ces gens-là ne sont pas bienvenus chez nous. On veut simplement qu'ils sachent que chez nous, on n'intimide personne. »

Mme Gosselin ajoute que le centre cible ceux qui ne s'entraînent pas, ou qui ne le font qu'occasionnellement, « soit environ 80 % de la population ». Et pour convaincre les plus réticents qu'il n'y aura absolument aucune intimidation, Planet Fitness est allé jusqu'à installer un bouton d'« alerte » dans chacun de ses centres.

Ainsi, si un employé juge qu'un client a un comportement intimidant (un regard de travers, des haltères qui tombent lourdement au sol, des propos déplacés...), il sonne l'alarme qui retentit « comme un rappel que nous nous trouvons dans une zone sans jugement », explique la directrice des communications.

Dans les deux sens

Ce jugement va dans les deux sens, soutient toutefois Olivier Labonté Grégoire. Devant des gars ou des filles musclés, « on entend des choses comme "Ah ! C'est sûr qu'il est sur les stéroïdes pour être en forme comme ça". Ce n'est pas mieux... Maintenant, il faut trouver le gym dans lequel on se sent bien, et où on ne sent pas de jugement, d'un côté comme de l'autre. »

« Oui, il va toujours y en avoir, des regards, mais j'ai appris à relativiser ! mentionne Sylvain Leclerc. De plus, j'ai été un peu surpris de la gentillesse que ça peut avoir, ces gens-là [les habitués du centre de conditionnement]. Il y a parfois des appareils que je ne connais pas et il est arrivé qu'ils me viennent en aide. Il y a beaucoup de jugements de valeur sur eux et à mon avis, ils sont un peu exagérés. »

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