Ayurvéda: «la science de la vie» démystifiée

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L'ayurvéda a été colligée sous forme de corpus médical universitaire il y a 100 ans. En Inde, les médecins sont formés dans cette discipline comme dans toute autre spécialisation ; chez nous, elle est surtout dispensée par des thérapeutes en médecine douce.

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Miriam Fehmiu

Collaboration spéciale

La Presse

Ce système médical, le plus ancien de l'humanité, est une thérapie qui met en valeur le style de vie et insiste davantage sur l'aspect préventif que curatif. On le présente souvent comme étant la mère de toutes les autres médecines, une manière globale de vivre. Pas étonnant qu'ayurvéda veuille dire « science de la vie » en sanskrit, la langue dans laquelle sont codifiés les traités de cette médecine.

Encore peu répandue auprès des patients occidentaux, elle est adoptée par les deux tiers des Indiens pour le traitement de leurs soins de santé primaires. Cette pratique thérapeutique a été colligée sous forme de corpus médical universitaire il y a 100 ans. En Inde, les médecins sont formés dans cette discipline comme dans toute autre spécialisation ; chez nous, elle est surtout dispensée par des thérapeutes en médecine douce.

SUR QUELS PRINCIPES SE BASE CETTE MÉDECINE ? 

Selon l'ayurvéda, le corps humain, tout comme la nature, est composé de cinq éléments : la terre, l'eau, le feu, l'air et l'éther. Ces cinq éléments sont représentés chez l'humain sous la forme de trois types de constitutions physique et mentale - des doshas en langue sanskrite - qui portent le nom de kapha, pitta, vata.

L'objectif est de trouver l'union équilibrée du corps, des sens, de l'esprit et de la conscience selon notre dosha. Quand on arrive à carrément ne faire qu'un avec les éléments, l'équilibre de notre nature est respecté ; notre santé est préservée.

«C'est comme si on érigeait un gardien de sécurité dans la maison pour empêcher les intrus d'entrer, au lieu de les éliminer en ayant recours à des moyens qui pourraient par le fait même s'attaquer à la maison et à son habitant.»

Saji Kumar
Docteur en ayurvédique depuis 20 ans dans le sud de l'Inde

COMMENT ÇA FONCTIONNE ? 

L'ayurvéda est une méthode globale de diagnostic et de traitements qui se distingue par le fait qu'elle offre un programme de santé personnalisé en fonction du dosha de chacun. Il ne suffit pas de cibler le symptôme. Le médecin ou le thérapeute ayurvédique veut comprendre la source et tenter d'éliminer le déséquilibre par des changements alimentaires et de style de vie, au moyen de soins de détoxification ou de phytothérapie, par le yoga et la méditation.

Une stratégie de guérison ayurvédique peut être utilisée comme approche principale ou en traitement complémentaire à un traitement moderne, explique Vaidya Hemant Gupta, qui a étudié la médecine ayurvédique pendant 10 ans en Inde. Il l'enseigne et la pratique au Canada depuis bon nombre d'années.

EST-CE UNE PHILOSOPHIE OU UNE SCIENCE ? 

Ses fondements sont philosophiques, mais son application est scientifique. « Le diagnostic est toujours validé sur la base de la médecine moderne », souligne le Dr Kumar. Les questions posées pour arriver à un diagnostic sont les mêmes qu'en médecine scientifique, mais les réponses apportées sont différentes.

Le traitement prône la prévention et sa seule philosophie, s'il en est une, est que nous avons la responsabilité de nous garder en santé et de nous guérir sans espérer une médecine miracle qui garantit une pilule magique.

EST-CE EFFICACE POUR TRAITER DES MALADIES GRAVES COMME LE CANCER ? 

Selon la vision ayurvédique, on ne devient pas malade parce qu'on a le cancer, on développe le cancer parce que notre corps est malade. C'est un symptôme de l'organisme qui dépérit et qui a des problèmes systémiques. Le cancer s'installerait en terrain acide et serait conditionné par différents types de stress ou de causes toxicologiques, environnementales, génétiques ou radiologiques. Dans ces cas, l'ayurvéda aborde la thérapie de façon globale et intègre l'utilisation de plantes aux effets antitumoraux qui attaquent et réduisent la croissance de la tumeur. 

Ce traitement mise sur la croyance que certaines plantes peuvent empêcher une récidive en accordant beaucoup d'importance à la récupération et à la fortification du système nerveux. Ces techniques sont rares et maîtrisées par peu de praticiens ayurvédiques.

COMMENT SE DÉROULE UNE CONSULTATION ? 

Une consultation débute par l'évaluation de notre dosha sur la base d'un examen physiologique et psychologique complet, telle que l'observation de la peau, la langue, les ongles et les yeux, en auscultant les poumons et le pouls. Parfois, on procédera à des tests sanguins et urinaires, et on se penchera aussi sur les antécédents médicaux. Par la suite, le praticien pourra déterminer le ou les déséquilibres, s'il y a lieu, et prodiguer des conseils et des soins selon un plan personnalisé.

ET À QUOI S'ATTENDRE LORS D'UN TRAITEMENT ? 

Un traitement se fait habituellement en trois volets. Bien que plusieurs médecins modernes réfutent l'idée de toxines, la purification de l'organisme est une étape importante en ayurvéda. Après avoir traité lesdoshas de l'intérieur par une série d'actions détoxifiantes appeléespanchakarma, le corps est prêt à recevoir un traitement ciblé.

«Pourquoi décorer la maison si on n'a pas encore fait le ménage ?»

Le Dr Vaidya Hemant Gupta

Ensuite, une médication peut être administrée. Celle-ci sera composée d'épices, d'herbes aromatiques, d'écorces et de plantes médicinales, ou de minéraux qui ont fait l'objet d'études probantes. Cette méthode ancienne est de plus en plus synthétisée par des entreprises qui transforment et rendent la pharmacopée plus accessible.

Finalement, les malades pourront, dans plusieurs cas, recouvrer la santé simplement par le changement d'habitudes, et ça commence souvent dans la cuisine, au lit ou à la toilette.

Le Dr Gupta est convaincu que l'ajustement du cycle de sommeil, du régime alimentaire, de la régularité de l'élimination ou encore du type, de la fréquence et de l'intensité de l'activité physique de ses patients pourront être la clé. Parfois, il va simplement suggérer de manger moins épicé, de boire de l'eau chaude fréquemment ou de se lever plus tôt.

En ayurvéda, la voie du mieux-être ne passe pas seulement par la visite au cabinet du médecin ou à la pharmacie. Il y a quatre piliers dans la réussite d'un traitement : le patient, le praticien, le système de santé autour d'eux et, finalement, les médicaments. Un des principes est aussi de se souvenir de suivre son régime et sa routine 80 % du temps et d'avoir du plaisir le reste du temps.

Du hameau au condo

Une légende raconte qu'à l'époque où l'Inde était constituée de hameaux en montagnes, des sages ont vu poindre l'exode vers les villages et les villes. Ils ont anticipé que l'humain allait tomber malade à cause du stress lié à cet environnement plus dense. Ils auraient donc créé l'ayurvéda afin que l'humain moderne puisse s'en prémunir. 

Des milliers d'années plus tard, la fable semble s'avérer. Selon le Mind/Body Medical Institute de l'Université Harvard, environ 80 % des consultations médicales seraient liées au stress. 

« Notre système nerveux est devenu hyper sollicité. En ayurvéda, il y a des traitements pour tempérer ces énergies mouvementées dans lesquelles nous vivons », selon Jonathan Léger Raymond, herboriste et naturopathe, derrière Ayurvéda révolution, une plateforme web de références et d'enseignements sur l'ayurvéda. 

Pourtant, il est difficile de concevoir qu'une médecine ancestrale indienne puisse convenir à nos sociétés urbaines et à notre ère moderne.

«Il ne suffit pas de faire du copier-coller des préceptes ancestraux et du protocole hygiénique rigide qui définissent le yogi parfait, mais plutôt de les adapter au mode de vie de chacun en fonction de sa constitution et de son environnement.»

Jonathan Léger Raymond
Herboriste et naturopathe

L'herboriste prône un ayurvéda à pratiquer partout dans le monde et à toutes les époques, un ayurvéda qui, si on se fie à ses principes, ne relève pas des traditions, mais des lois de la nature. Des principes universels, selon ceux qui y adhèrent.

« IL NE FAUDRAIT QUE QUELQUES ÉTUDES »

En Inde, on croit aussi à la portée de cette médecine. Le Dr Kumar, qui pratique dans le sud de l'Inde - le berceau de l'ayurvéda où il est encore diligemment préservé, enseigné et utilisé -, est emballé à l'idée de voir l'Occident l'intégrer au quotidien. 

Selon lui, « il ne faudrait que quelques études pour cibler les ajustements permettant de l'implanter selon les saisons et le climat et surtout assurer l'approvisionnement en ressources naturelles pour la pharmacopée ou sa réplication selon la flore locale ».

Si on se fie à l'engouement du yoga depuis les dernières années et comment il a été adapté à notre contexte, à nos besoins et à notre style de vie, on peut prédire un avenir florissant à la médecine ayurvédique.

Trois témoignages

CLAUDE

Né avec une malformation congénitale de la moelle épinière, Claude, 30 ans, souffrait d'importantes douleurs lombaires et abdominales qui, malgré la médication, lui pourrissaient la vie. Les effets secondaires devenaient très lourds, et les médecins occidentaux étaient à court de ressources. Ses réflexes de chercheur l'ont incité à plonger dans une mer de lectures qui l'ont mené vers l'ayurvéda. Prêt à partir en Inde pour entamer des traitements palliatifs, il a été ravi de rencontrer des thérapeutes à Montréal. Une approche globale comprenant des herbes, des huiles et, surtout, des massages marma a grandement diminué ses souffrances, et ce, dès le premier soin.

« Je donnerais ma vie pour revivre le lendemain de mon premier traitement. Depuis un an, le niveau de ma qualité de vie est passé de 2 sur 10 à 7 sur 10, et je continue. Mes médecins spécialistes constatent et quantifient scientifiquement les effets de mon traitement. »

MARIE-JO

Très critique de la médecine qu'on pratique en Occident, Marie-Jo Ouimet, médecin de famille à Montréal, a toujours été intéressée par le savoir des guérisseurs traditionnels rencontrés au fil de ses voyages. Lors d'une période de stress, elle s'est tournée vers l'ayurvéda pour se traiter. Elle ne peut prouver scientifiquement que c'est ce qui l'a guérie, mais est convaincue que cette pratique millénaire a maintes fois fait ses preuves.

« J'ai parfois peur des médicaments modernes qu'on prescrit et je serais encline à me tourner vers une telle médecine dans le cas de douleurs chroniques, par exemple. Je m'en abstiens, car les patients que je rencontre sont surtout démunis et ne peuvent se soigner par l'ayurvéda puisqu'elle n'est pas couverte par la Régie de l'assurance maladie. »

IEVA

Ieva Aleknaite, une Lithuanienne habitant au Danemark, a découvert l'ayurvéda lors d'un séjour en Inde pour une formation en yoga. Elle voulait une opinion alternative sur les causes et les traitements de ses allergies, maux de tête fréquents et tensions au cou et au dos. Diagnostic du médecin rencontré : certains aliments causeraient ses céphalées. En plus de vagues conseils alimentaires et d'une prescription, elle a reçu des massages à l'huile herbacée et d'autres exécutés avec des sachets remplis d'une pâte de riz et de lait. Grandement satisfaite de ceux-ci pour leur effet relaxant et énergisant, elle confie toujours souffrir de ses allergies, et ses douleurs au dos n'ont pas diminué. La yogi de 28 ans demeure tout de même ouverte aux soins ayurvédiques en général, les relaxants en particulier, mais n'a pas été impressionnée par les effets de la pharmacopée.

L'ayurvéda à l'université

Une simple observation autour de soi peut laisser croire à une popularité croissante des médecines douces depuis les 12 dernières années. Pourtant, dans le tête-à-tête entre médecin et patient, des façons d'entrevoir la maladie et la guérison se confrontent encore selon le niveau plus ou moins grand d'ouverture de l'un et de l'autre.

Alors qu'en Occident, la médecine moderne basant ses règles sur des preuves scientifiques prédomine, plusieurs médecins éprouvent une curiosité personnelle pour la médecine ayurvédique, mais sont frileux à l'idée d'en risquer l'intégration à leur arsenal thérapeutique. 

« Ce n'est pas de la médecine au sens traditionnel [NDLR : comprendre, moderne], et nous demandons aux médecins de pratiquer la médecine traditionnelle selon les normes scientifiques actuelles et basées sur des études sérieuses et à jour », rappelle-t-on du côté du Collège des médecins du Québec. 

Cet article du Collège représente « une épée de Damoclès paranoïde », selon Samuel Blain, médecin de famille et promoteur du réseau de santé intégrative Mauricie-Centre-du-Québec.

«Tant que ces pratiques [alternatives] ne seront pas reconnues d'un point de vue médical, elles ne seront pas utilisées.

»

Le Dr Samuel Blain

Lui qui donne déjà des ateliers de médecine traditionnelle aux jeunes médecins de l'Université du Québec à Trois-Rivières, souhaite en faire avancer l'éducation pour que les médecins se sentent plus en confiance de prodiguer des actes ayurvédiques ou de référer leurs patients à des thérapeutes spécialisés. 

« LE TEMPS N'EST PAS LOIN OÙ ÇA VA CHANGER »

De son côté, l'herboriste et naturopathe Jonathan Léger Raymond confirme que, dès l'automne, il va enseigner sa discipline à l'Université de Montréal dans le cadre d'un programme s'adressant aux futurs professionnels de la santé.

« Le temps n'est pas loin où ça va changer », croit le Dr Gupta, qui pratique à Ottawa. Il remarque que des médecins occidentaux proposent déjà des changements d'habitudes de vie et l'inclusion d'ail, de gingembre ou de curcuma dans l'alimentation sans même les associer à la médecine indienne. 

Qui sait, après notre prochaine consultation médicale, nous passerons peut-être à l'épicerie plutôt qu'à la pharmacie, ordonnance en main.

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