Attention: cerveau sous-développé

Non mais à quoi il pense? Où est passé mon adorable bébé? Qui est ce monstre?... (PHOTO THINKSTOCK)

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Non mais à quoi il pense? Où est passé mon adorable bébé? Qui est ce monstre? C'est moi qui l'ai enfanté? Bonne nouvelle : malgré les apparences, votre adolescent n'est pas un extraterrestre. Et il existe une explication très rationnelle à tous ces comportements irrationnels. Une neurologue, oui une neurologue, fait le point.

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Que se passe-t-il dans sa tête?

Vous devez répéter 10 fois la même chose, mais le linge sale traîne toujours. Les devoirs sont encore oubliés. Et l'ordi, allumé. Une minute il est calme, la suivante, il explose. Incompréhensible, l'ado? Certes imprévisible, il existe cependant une explication neurologique à ces comportements erratiques et excessifs : le sous-développement de son cerveau.

C'est ce qui ressort d'un livre fascinant de la chef du département de neurologie de l'école de médecine de l'Université de Pennsylvanie, Frances E. Jensen, qui vient de publier une véritable bible pour tous les parents d'adolescents : The Teenage Brain, A Neuroscientist's Survival Guide to Raising Adolescents and Young Adults.

Et avis aux intéressés : inutile d'être une bolle des sciences pour y comprendre quelque chose. L'auteure y explique très clairement, études scientifiques et exemples rassurants de sa vie personnelle à l'appui, ce qui se passe dans le creux de la tête de votre enfant.

En gros, le cerveau d'un adolescent est loin d'être un petit cerveau adulte. Il n'est développé qu'à 80 %, précisément. Et où sont les 20 % manquants? Dans le cortex préfrontal, le siège des fonctions cognitives, bref, là où naissent le raisonnement, la planification, la déduction, le jugement. Vous l'avez deviné : « C'est ce 20 % manquant qui explique pourquoi les ados ont des réactions aussi surprenantes », écrit la neurologue. Nous l'avons interviewée.

Q : Contrairement aux apparences, les adolescents ne sont donc pas des extraterrestres?

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Frances E. Jensen

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R : Non. Ce ne sont pas des extraterrestres. Mais ce ne sont pas non plus encore des adultes. Ils sont à un stade très spécifique de leur développement. Et tout comme chez les bambins de 2 ans (qui traversent le fameux « terrible two »), on ne cesse pas de les aimer parce qu'ils ont 2 ans ! Les adolescents, eux aussi, sont à un stade spécifique, où seulement 80 % de leur cerveau est développé.

Cela a beaucoup de bon. C'est une époque fantastique. Parce que leur cerveau est très malléable [...]. On peut profiter de cette époque pour le développer ! Ils ont de très grandes capacités d'apprentissage.

Q : Vous écrivez que le cerveau des ados est comme une Ferrari flambant neuve, qui n'aurait jamais été testée sur la route. Que voulez-vous dire?

R : Une Ferrari flambant neuve, mais sans frein ! Le cerveau est comme une nouvelle Ferrari, en ce sens qu'il est à son meilleur, fait pour apprendre sans le moindre effort. Mais paradoxalement, il lui manque tout le filage, les connexions ne sont tout simplement pas là. [...] Et c'est le lobe frontal qui est le dernier à se connecter. Or, c'est dans cette région que se trouve le jugement, bref, précisément ce dont manquent le plus les adolescents. Leur cerveau a un très grand potentiel à cet âge, effectivement comme une nouvelle Ferrari, mais c'est comme s'il leur manquait les freins. Du coup, ils vont avoir tendance à prendre des risques. Et c'est parce qu'ils sont incapables de faire preuve de jugement. Il leur manque tout simplement les connexions nécessaires pour le faire.

Q : Tout n'est donc qu'une question de connexions qui ne se font pas?

R : Disons plutôt que les ados sont incapables d'avoir accès à leurs lobes frontaux en une fraction de seconde. Et rajoutez à cela leur manque d'expérience. D'où leur grand talent pour se retrouver dans des situations souvent bien difficiles. Parce que ce ne sont plus des enfants, ils ne vivent plus dans un environnement protégé. C'est ce qui est préoccupant : non seulement ils prennent des risques, à cause de la spécificité du stade de développement de leur cerveau, mais en plus, ils se retrouvent dans un environnement à risque.

Q : N'est-ce pas un peu déterministe comme explication?

R : Évidemment, c'est une explication parmi d'autres. Bien sûr, les adolescents peuvent apprendre. Ils peuvent tirer des leçons. Mais en sachant que leur cerveau n'est pas à maturité, en comprenant que cela les incite à prendre des risques parce qu'ils ne voient pas les conséquences de leurs actes, cela peut expliquer beaucoup de choses. C'est grâce aux avancées incroyables en neuro-imagerie des 10 dernières années que l'on est arrivé à ce constat. On a été en mesure de voir que les lobes frontaux des ados ne sont tout simplement pas activés comme chez l'adulte. Ç'a été une révélation ! 

Q : Vous dites que le cerveau adolescent est à la fois très puissant et très vulnérable. Dans quel sens?

R : Le cerveau adolescent a une très grande capacité d'absorption. Il peut ainsi absorber des bonnes choses, mais aussi des moins bonnes. De la même manière, il peut apprendre très facilement, mais il peut aussi devenir dépendant très facilement. Parce que la dépendance aux drogues, quelque part, c'est une forme d'apprentissage. C'est pourquoi les adolescents peuvent développer une dépendance beaucoup plus rapidement, avec beaucoup plus de force, et beaucoup plus longtemps que les adultes. Et ce, à un âge où leur cerveau n'est pas encore développé. Du coup, une consommation excessive de certaines substances peut carrément altérer le développement de leur cerveau.

Q : Existe-t-il des différences entre les cerveaux des filles et des garçons?

R : Oui. À un âge donné, les filles possèdent davantage de matière grise et de matière blanche que les garçons. Mais ils vont les rattraper. Ainsi, si vous comparez une fille et un garçon de 12 ans, par exemple, vous verrez que la fille est dans l'organisation, elle planifie des fêtes, elle est à son affaire dans ses devoirs. Le garçon? C'est triste à dire, mais il a probablement perdu ses devoirs... Oui, au même âge, un garçon fera typiquement beaucoup plus de niaiseries qu'une fille.

La faute aux hormones et aux mythes

Frances E. Jensen est non seulement neurologue, auteure et mère de deux garçons, mais elle est aussi excellente vulgarisatrice. Vous pensiez que vos ados étaient des extraterrestres? Vous aviez tout faux. Elle déboulonne quatre autres mythes qui ont la vie dure.

1. LA FAUTE AUX HORMONES

« C'est faux. Si les adolescents sont très impulsifs, c'est bien plus à cause de la structure même de leur cerveau que de leurs hormones. Ils ne sont tout simplement pas capables de faire de lien de cause à effet », explique la neurologue et auteure du livre à succès The Teenage Brain. Le cerveau des ados n'est pas encore à maturité, explique-t-elle. Leur cortex préfrontal, tout juste derrière le front (d'où le nom), celui-là même qui gère les fonctions dites exécutives - notamment le raisonnement, le bon jugement, etc. -, n'est tout simplement pas encore développé. Les ados sont donc très mauvais dans leur raisonnement déductif. D'où cette impulsivité, bref, cette grande facilité à faire toutes sortes de niaiseries, explique celle dont l'ado, hier encore si mignon (et blond), est rentré un soir la tête toute noire, revendiquant en prime des mèches rouges. « Mais à quoi il pensait? »

2. S'ILS S'OPPOSENT À LEURS PARENTS, C'EST POUR S'AFFIRMER

« À nouveau, s'ils s'opposent, c'est parce qu'ils sont incapables de voir les liens de cause à effet. Ils ont des réactions démesurées au stress et toutes sortes de sautes d'humeur parce qu'il leur manque encore plusieurs connexions dans le cerveau », dit-elle. De la même manière qu'un enfant de 2 ans fait des crises (et qu'on se répète, en respirant par le nez, que cela finira par passer), un adolescent agit de manière souvent tout à fait irrationnelle, tantôt adorable, tantôt limite hystérique. « Le cerveau découvre de nouvelles hormones pour la première fois et ne sait pas trop quoi en faire. »

3. S'ILS BOIVENT OU FUMENT, C'EST POUR EXPÉRIMENTER, LEUR CERVEAU S'EN REMETTRA

« Si c'est à l'excès, absolument pas, martèle la neurologue, études à l'appui. Le cerveau des ados n'est pas résilient. Au contraire. » Un adulte qui boit à l'excès va être intoxiqué, point. Un ado? « Il va avoir des lésions cérébrales ! » Idem pour la consommation excessive de marijuana. « Ce sont des drogues qui ont un effet sur le cerveau, à un âge où celui-ci est en pleine construction. Les fumeurs de mari chroniques voient leur QI chuter. C'est démontré. Et c'est très préoccupant. »

4. LE QI À L'ADOLESCENCE EST LE QI QU'ON AURA POUR LA VIE

Erreur. « Le cerveau est malléable. Le QI a donc 33 % de chances de croître, de rester stable, ou de diminuer, indique la neurologue. Or, les fumeurs de mari chroniques, eux, verront leur QI chuter. » Morale? Il est essentiel de profiter de cette période de la vie unique, où le cerveau a tant de potentiel, pour le nourrir de bonnes choses. « C'est un âge formidable, résume-t-elle. Le cerveau est à la fois très puissant, mais aussi terriblement vulnérable... »

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Conseils pour passer au travers de la tempête

Vos ados vous en font voir de toutes les couleurs? Respirez par le nez. Comptez jusqu'à 10 avant de péter les plombs, et suivez ces quatre sages conseils de la neurologue et auteure Frances E. Jensen. Parce qu'elle est passée par là. Et elle a survécu.

1. PROFITEZ-EN

Comme toutes les étapes de la vie de votre enfant, cela passera. Oui, il y aura des hauts et des bas, peut-être beaucoup trop de bas, mais en sachant ce qui, physiologiquement, explique certains comportements par ailleurs inexplicables, peut-être aurez-vous moins de mal à « profiter du voyage ».

2. ENTREZ DANS SA TÊTE

Au lieu de péter les plombs, essayez de comprendre ce qui se passe dans le cerveau, incomplet toujours, de votre ado. Pourquoi se laisse-t-il tout le temps traîner? Parce qu'il ne voit pas l'intérêt de se ramasser? Pourquoi oublie-t-il tout? Parce que sa mémoire est défaillante? « Ne cherchez pas à gagner toutes les batailles. L'important, c'est de gagner la guerre », résume la neurologue.

3. RESTEZ ENGAGÉS

Bien sûr, il ne s'agit pas de vous transformer en « parents hélicoptères », dit l'auteure, mais restez néanmoins impliqués dans la vie de votre ado. Intéressez-vous à ce qu'il vit, à ce qu'il lit, à ce qu'il écoute et à ce qu'il regarde. Et ce, dans la mesure du possible, souligne celle qui sait bien que trop souvent, à cet âge, entre une porte qui claque et des yeux rivés à un ordi, les moments de discussions sont souvent durs à attraper. « Votre ado vit beaucoup de choses. N'oubliez jamais que vous, vous avez un lobe frontal. Et c'est à vous de l'aider à prendre des décisions. C'est pour ça que vous êtes son parent. »

4. RESTEZ ALERTES

C'est malheureusement à cet âge que bien des maladies mentales apparaissent. D'où l'importance de rester vigilants et de distinguer les comportements d'ados normaux (aussi irritables soient-ils) des comportements pathologiques. Votre enfant s'isole? Perd des amis? Exprime une rage parfois extrême? Non, ça n'est malheureusement peut-être pas qu'une mauvaise journée. N'hésitez pas à consulter.

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