Derrière le vote Trump, le spleen des Blancs du Midwest

« Dans le temps, nous avions une usine d'American... (photo Tasos Katopodis, AFP)

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« Dans le temps, nous avions une usine d'American Motors Corporation. AMC a fait faillite et a été racheté par Chrysler. La grosse usine a peu à peu rétréci pour n'être qu'une fabrique de moteurs. Puis, dans les années 2000, cette usine-là a également fermé », relate Erin Decker, la présidente du Parti républicain de Kenosha.

photo Tasos Katopodis, AFP

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Sébastien BLANC
Agence France-Presse
PLEASANT PRAIRIE, Wisconsin

Depuis le temps qu'il sillonne le comté de Kenosha au volant de sa fourgonnette blanche de la Poste américaine, Bob Patrick s'est forgé une conviction : « rien ne change ». C'est pourquoi il a voté Donald Trump le 8 novembre, « pour le pire ou le meilleur ».

En 2008, ce facteur débonnaire avait soutenu Barack Obama, tout comme la majorité des électeurs du Wisconsin.

Mais, en 2016, il a rejoint ces nombreux démocrates qui ont viré de bord et contribué à un séisme que personne n'a vu venir.

Surnommé « l'État laitier » tout en étant le berceau des motos Harley-Davidson, le Wisconsin n'avait pas voté républicain à une présidentielle depuis 1984. Quant au comté de Kenosha, il n'avait pas sacré de candidat républicain depuis la réélection de Richard Nixon en 1972 !

« Je crois que les gens avaient envie de quelque chose de différent », confie Bob, 59 ans, en répartissant ses courriers dans les boîtes aux lettres d'un lotissement de maisons mobiles de l'agglomération de Pleasant Prairie.

« Rien n'a vraiment changé depuis au moins quoi... quatre ans, dix ans... Et avec Clinton on pouvait s'attendre à ce que ça continue ».

Face à lui, l'alignement déprimant des logements préfabriqués témoigne de cette Amérique qui a du mal à joindre les deux bouts. Ici vivotent des citoyens à faible niveau d'éducation, inquiets des incertitudes de la post-désindustrialisation.

Kenosha, dans la région des Grands Lacs, c'est 321 000 habitants, dont 61 % de Blancs.

Un paysage plat, composé à l'ouest de fermes agricoles et à l'est de zones urbaines qui furent ouvrières. Coupant au milieu, l'autoroute reliant Chicago à Milwaukee.

Terre industrielle... en friche

En venant sur place, on comprend combien le pari de Donald Trump de reconquête de la carte électorale par le vote blanc du Midwest a été payant. Une stratégie qui a également cartonné dans les États du Michigan, de l'Ohio et de la Pennsylvanie.

« Dans le temps, nous avions une usine d'American Motors Corporation. AMC a fait faillite et a été racheté par Chrysler. La grosse usine a peu à peu rétréci pour n'être qu'une fabrique de moteurs. Puis, dans les années 2000, cette usine-là a également fermé », relate Erin Decker, la présidente du Parti républicain de Kenosha.

Le site est aujourd'hui une immense friche ouverte à tous les vents et livrée aux pelleteuses qui déblaient les couches de terre polluée.

Le comté de Kenosha s'est en partie reconverti, notamment dans la distribution et la vente en ligne, grâce à Amazon qui a installé d'immenses entrepôts près de l'autoroute.

Mais l'ancienne classe populaire d'AMC et de Chrysler, qui souvent penchait à gauche, est nostalgique d'un âge d'or économique.

« Ils ont retrouvé du travail, mais pas les emplois bien payés qu'ils avaient avant », poursuit Mme Decker, en précisant que cette frustration a bénéficié à Donald Trump, qui a promis de revitaliser le secteur.

« Les travailleurs dans le Wisconsin ont longtemps bénéficié d'une assurance maladie, de congés maladie et d'une retraite. Aujourd'hui, beaucoup moins d'employeurs offrent cela », confirme Alex Brower, responsable du Labor Caucus du Parti démocrate du Wisconsin.

« Les médias se moquaient de Donald Trump, car il faisait campagne dans le Michigan et dans le Wisconsin », se rappelle-t-il, deux États considérés imperdables par Hillary Clinton. « En fin de compte, ils furent sa voie royale vers la victoire ».

Le bleu vire au rouge

Dans son petit bureau de l'Université du Wisconsin, le politologue Thomas Holbrook cherche justement à comprendre les ressorts de ce mouvement-choc du Wisconsin, du « bleu », la couleur des démocrates, vers le « rouge » républicain.

Les jeunes, désabusés, représentent selon lui la première grosse surprise.

« Les 18/24 ans, qui avaient voté de manière écrasante pour Barack Obama en 2008 et 2012, ont cette fois préféré Trump », explique-t-il à l'AFP. « Cela fait mal, car les jeunes étaient un groupe sur lequel Mme Clinton comptait ».

La deuxième catégorie sociale à avoir résolument basculé dans le camp de Trump est celle composée des personnes sans études supérieures.

Or, poursuit le professeur Holbrook, « Clinton a perdu (le Wisconsin) par quelque 27 000 voix. Si deux groupes de populations dévient de façon imprévue, ça suffit pour faire la différence ».

La démobilisation des électeurs a été un troisième facteur.

« L'équipe de campagne de Clinton a été moins active que celle d'Obama en terme de publicité, démarchage sur le terrain et sans doute visites de la candidate », souligne Barry Burden, un autre expert politique.

« Parmi les membres de syndicats, beaucoup n'ont pas cru qu'Hillary tiendrait tête aux riches. Ils ont vu quelqu'un de l'establishment, faisant des discours chez Goldman Sachs, cela ne leur a pas plu », résume M. Brower.

« Mexicains et autres Hispaniques »

À Kenosha, les partisans du magnat populiste ont subi de plein fouet la récession de 2008. S'estimant des oubliés de la reprise, ils sont tentés par le repli identitaire.

« J'ai travaillé comme une damnée toute ma vie, mon mari a récemment fait une crise cardiaque et j'ai été licenciée. J'ai essayé d'obtenir de l'aide, on me l'a refusée ! Mais les Mexicains ou n'importe quels autres Hispaniques débarquent ici, et eux obtiennent de l'aide », assure Gail Sparks, qui bricole sa voiture devant son bungalow.

Cette technicienne en électronique, dont l'époux est au chômage forcé, vit dans une des maisons mobiles du secteur du facteur Bob, tout comme Joe Dodge, qui est également sans emploi, car handicapé.

Occupé à trier un bric-à-brac derrière son préfabriqué, Joe affirme n'avoir voté ni pour « Hillary-la-criminelle », ni pour « Trump-le-bavard-arrogant ».

Mais, ajoute-t-il, « je connais pas mal de gens qui ont viré de démocrate à républicain, dont ma femme. Elle a pendant des années été très syndiquée en tant que chauffeuse de poids lourd, mais elle pense qu'Hillary n'aurait jamais tenu ses promesses en faveur des syndicats. C'est une menteuse invétérée ».

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