Le Vermont accro à l'héroïne

«C'est du stock vraiment pur», a dit Alex,... (Photo Édouard Plante-Fréchette, La Presse)

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«C'est du stock vraiment pur», a dit Alex, 31 ans, avant d'aspirer à travers un billet de 5 $ roulé l'héroïne qu'il avait alignée sur le manuel de l'utilisateur de sa Volvo.

Photo Édouard Plante-Fréchette, La Presse

(MONTPELIER, Vermont) Le gouverneur de l'État parle d'une «crise profonde». Les morts liées aux surdoses sont en hausse, et le problème frappe de plus en plus les élèves du secondaire. Dans les montagnes enneigées du Vermont, une épidémie d'héroïne et d'opiacés décime des familles et frappe tant chez les nantis que chez les démunis. Identifier le problème est la partie facile, disent les experts. Un dossier de Nicolas Bérubé et d'Edouard Plante-Fréchette.

L'homme accoudé au bar regarde l'heure sur son téléphone portable, faisant apparaître le visage de son fils en fond d'écran.

L'homme ne pense pas à sa famille. Il pense à ce qu'il a dans sa poche: un sachet d'héroïne.

Il doit prendre une décision. Le sachet contient juste assez d'héroïne pour une ligne. S'il la renifle trop tôt, le buzz finira avant la soirée. Trop tard, et il aura la tête explosée, seul, un mardi soir, dans un bar en train de se vider.

Cinq minutes avant 19h, l'homme sort dans la nuit froide de Montpelier, la capitale du Vermont, et marche dans la neige jusqu'à sa voiture, une vieille Volvo 850 blanche garée derrière le bar.

À 19h03, l'héroïne préparée sur le manuel d'utilisation de la Volvo disparaît à travers un billet de 5$ roulé. «C'est du stock vraiment pur», dit-il.

L'homme revient au chaud dans le bar, et commence une partie de billard avec des amis. Il s'appelle Alex, il a 31 ans, et il est dépendant des opiacés depuis qu'il a fait une vrille lors d'un entraînement de saut à ski, a mal atterri, et s'est cassé le dos, il y a plusieurs années.

«Des gens avec qui je m'entraînais sont allés aux Jeux olympiques, laisse-t-il tomber avec un sourire fatigué, en regardant le mur devant lui. Moi, ça ne s'est pas passé comme ça. Aujourd'hui, je sniffe cette saloperie.»

L'héroïne qu'il vient de prendre est tellement forte qu'il se rend aux toilettes pour vomir. Puis, il reprend sa partie, comme si de rien n'était.

Au Vermont, où l'héroïne et d'autres opiacés sont de plus en plus populaires, les histoires comme celles d'Alex ne surprennent plus personne.

Depuis 14 ans, le nombre de personnes en traitement pour la dépendance aux opiacés est en hausse de 770% dans l'État. En 2013, le nombre de revendeurs reconnus coupables de vente d'héroïne est cinq fois plus important qu'il ne l'était en 2010.

Dix-sept personnes sont mortes d'une surdose d'héroïne dans les 11 premiers mois de 2013 au Vermont, soit près du double du nombre enregistré en 2012.

Le département de la Santé et des Services sociaux, à Washington, place le Vermont au premier rang aux États-Unis pour l'abus des opiacés et des drogues illicites autres que la marijuana chez le 18-25 ans.

Le Vermont n'est bien sûr pas le seul endroit où l'héroïne et les opiacés frappent. La différence, c'est qu'ici, le problème est abordé de front, comme nulle part ailleurs.

Même le gouverneur s'y met.

«Chaque semaine, plus de 2 millions de dollars en héroïne et d'autres opiacés sont vendus au Vermont, a dit le gouverneur Peter Shumlin dans son discours annuel aux élus, début janvier, qu'il a consacré presque exclusivement à parler de cet enjeu, du jamais vu. Dans chaque coin de notre État, la dépendance à l'héroïne et aux opiacés nous menace. Le temps est venu d'arrêter de détourner le regard face à cette épidémie qui prend de l'ampleur.»

Écraser des pilules antidouleur

Le Dr Fred Holmes, pédiatre de St Albans, a commencé à s'intéresser au problème il y a huit ans, quand un adolescent qu'il suivait depuis la naissance lui a confié être dépendant aux opiacés.

«Je ne savais pas quoi faire, explique le Dr Holmes. À l'époque, j'étais très naïf. Je ne soupçonnais pas l'ampleur du problème.»

Les jeunes consommateurs abusent des opiacés pour la première fois vers l'âge de 12-13 ans en moyenne, dit-il. L'âge moyen des gens accros est de 15 ans, et l'âge moyen de ceux qui suivent un traitement est de 19 ans.

Le plus souvent, les jeunes reniflent les pilules antidouleurs écrasées. Quand les pilules sont trop difficiles à obtenir, ils achètent plutôt de l'héroïne.

«Cela donne un buzz très puissant. Au début, les jeunes pensent qu'ils sont en contrôle. Le jour où ils veulent arrêter, ils réalisent que ce n'est pas possible. Leur corps ne peut plus s'en passer.»

Le Dr Holmes prescrit de la méthadone, qui supprime les symptômes associés au sevrage d'opiacés. Depuis 2008, il a traité plus de 150 jeunes accros.

«Quand on a lancé le programme, c'est comme si on avait débouché une bouteille. Nous avons eu plus de 3000 appels durant les trois premières années. Nos ressources ne nous permettaient pas de voir tout le monde.»

Tyrie Brown, 31 ans, résidant de Hardwick, près de Montpelier, dit être devenu accro à l'héroïne après avoir laissé des amis se piquer dans son appartement. Au début, il les chassait, mais peu à peu, il a toléré la pratique, jusqu'au jour où il l'a essayée.

«Mes confrères de travail ne le savaient pas, bien des amis ne le savaient pas, confie-t-il. J'étais parfaitement fonctionnel. Tout le monde a en tête le cliché des junkies, avec des traces de piqûres sur les bras, le regard vide, qui volent les gens. Moi, ce n'était pas comme ça.»

Tyrie n'a pas consommé depuis quatre ans et participe aux rencontres des Narcotiques anonymes de sa ville tous les jours. «Souvent, j'y vais deux fois par jour.»

En 2013, la croissance de la consommation d'héroïne et d'opiacés au Vermont a fait l'objet d'un documentaire intitulé The Hungry Heart. La réalisatrice, Bess O'Brien, dit avoir été atterrée par l'ampleur de la crise.

«Quand on pense aux drogues dures, on pense au Bronx, aux grandes villes, explique-t-elle en entrevue dans un café de Montpelier. Mais en région, le problème est plus pernicieux. Pour les jeunes, il n'y a souvent pas de cinéma, pas de centre de loisirs. Quand vous n'avez pas de voiture, les soirées sont longues.»

Cette année, les élus du Vermont ont débloqué des fonds pour que son documentaire soit présenté dans toutes les écoles secondaires de l'État.

Difficulté de trouver des traitements

Avec un déficit prévu de 70 millions cette année, le Vermont n'a pas une grande marge de manoeuvre pour renforcer son réseau de traitement.

Depuis 2008, l'État a financé 11 centres de traitement des dépendances aux drogues. Le gouverneur a dit qu'il comptait consacrer 10 millions en budget additionnel pour le traitement de l'abus des drogues.

Actuellement, plus de 600 Vermontais sont sur les listes d'attente pour suivre un traitement pour dépendance aux opiacés, explique le Dr Holmes, qui a pris sa retraite l'an dernier.

«Nous ne traitons qu'une petite partie des gens qui en auraient besoin, et nos ressources sont déjà débordées.»

Parmi ceux et celles qui s'en sortent se trouve Katie Tanner. Âgée de 27 ans, la jeune femme est chanceuse d'être toujours en vie.

En 2007, elle a fait une surdose d'antidouleurs dans la maison de son ami, et a cessé de respirer pendant 27 minutes avant d'être ramenée à la vie par le personnel médical.

«Quand je suis sortie du coma, deux semaines plus tard, je ne me souvenais plus de mon nom ni des noms des gens de ma famille, explique-t-elle. Ma mère m'a montré des photos pour que j'apprenne le nom de mes neveux et cousins.»

La surdose et le manque d'oxygène ont eu des conséquences sur son cerveau. Aujourd'hui, Katie a des difficultés d'élocution. Quand on lui demande ce qu'elle pense des jeunes qui essaient des opiacés pour la première fois, elle n'a aucun mal à donner son avis.

«Vous vous croyez invincibles, dit-elle, mais ce n'est pas vrai. Ça peut vous arriver. J'ai appris que toute chose a ses conséquences.»

Quand il a appris que son fils Will... (Photo Édouard Plante-Fréchette, La Presse) - image 2.0

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Quand il a appris que son fils Will avait était trouvé mort, Henry Bates a eu l'impression de tomber. Cette terrible épreuve l'a ensuite incité à donner des conférences sur son fils dans les écoles secondaires du Maine et du Vermont.

Photo Édouard Plante-Fréchette, La Presse

Les larmes d'un père

Henry Gates se souvient de la journée du 23 mars 2009 comme si c'était hier.

Il donnait son cours de mathématiques à l'école secondaire de Skowhegan quand un employé de l'administration de l'école a cogné à la porte de sa classe.

«La directrice aimerait vous voir.

- Maintenant?

- Oui, maintenant.»

Il fallait marcher jusqu'à un autre bâtiment pour rejoindre le bureau de la directrice. C'était la première fois en

40 ans d'enseignement que M. Gates était convoqué durant un cours. «Je marchais et les gens qui m'accompagnaient ne disaient rien et paraissaient étranges. C'était comme si je vivais un rêve.»

Quand il est arrivé dans le bureau de la directrice, une amie, il a vu qu'elle pleurait.

«Henry, j'ai le regret de t'annoncer que ton fils Will a été retrouvé sans vie.»

Le sol s'est dérobé sous ses pieds.

«J'ai eu l'impression de tomber, dit-il. Je tombe encore aujourd'hui.»

Henry Gates parle en regardant la table de sa cuisine. Autour de lui, ses cinq chiens sont couchés sur le plancher. Dehors, le soleil de janvier tombe vers l'horizon.

Le soir du 21 mars, son fils, Will Gates, étudiant de 3e année en génétique moléculaire à l'Université du Vermont à Burlington, avait reniflé de l'héroïne dans son appartement de la rue Hyde, à Burlington, et ne s'est jamais réveillé. Le jeune homme avait aussi dans son organisme des traces d'Oxycodone, un puissant opiacé.

«Souvent, dit M. Gates, je me surprends encore à tendre la main vers mon téléphone cellulaire pour appeler mon fils.»

Nous avons tous une idée préconçue de ce à quoi ressemble un utilisateur d'héroïne, et Will Gates était le contraire de cette image, dit son père. Il était populaire et a toujours eu des tonnes d'amis. Il a commencé le ski alpin à 4 ans et faisait de la compétition depuis.

M. Gates savait que son fils Will fumait du cannabis de temps en temps et aimait boire un coup. «Quand je lui en parlais, il me disait: "Papa, je suis l'un des meilleurs de ma classe. Ça va."»

Henry Gates l'avait mis en garde contre les drogues dures. Will lui avait répondu de ne pas s'en faire. «Je suis un scientifique. Je connais l'effet de ces drogues, et ça ne m'intéresse pas».

«Et moi, je l'ai cru, dit M. Gates. Ç'a été la plus grande erreur de ma vie.»

Après une enquête, la police de Burlington a arrêté les deux hommes qui ont vendu l'héroïne à son fils et à d'autres clients. Ils purgent aujourd'hui de longues peines de prison. M. Gates aimerait être en colère contre eux, mais n'y parvient pas. «Je les ai vus au procès, dit-il. Ils étaient en sevrage. Ce sont des gamins, des accros qui vendaient pour payer leur dose.»

Depuis, Henry Gates a pris sa retraite et donne des présentations sur son fils dans les écoles secondaires du Maine et du Vermont. Il en a donné 150 jusqu'ici. Il a aussi été le sujet du documentaire The Opiate Effect, qui raconte son combat pour dénoncer l'abus d'opiacés.

«Dans les écoles, je dis la vérité aux enfants, explique M. Gates. Je leur dis: "Si vous consommez des opiacés, vous allez vous sentir extrêmement bien. Cela va être génial. Pour un temps. Ensuite, vous ne pourrez plus vous en passer. C'est une drogue très dangereuse, très pernicieuse. Mon fils était intelligent et rationnel. Ça ne l'a pas sauvé."»

Un jour, dans son deuil, Henry Gates a lu une phrase qui l'a frappé, une phrase qui l'aide à continuer. «Si vous pouviez revoir votre enfant dans l'au-delà, qu'aimeriez-vous lui dire sur la vie que vous avez menée après son départ?»

M. Gates a déjà sa réponse.

«Je lui dirais que j'ai fait du ski 50 fois cet hiver. Je lui dirais que la pêche au saumon a été fantastique cette année. Je lui dirais qu'il me manque, que je pense à lui chaque minute de chaque jour. Je lui dirais que je l'aime.»

Une crise silencieuse au Québec

De plus en plus de Québécois sont dépendants aux antidouleurs - et le problème frappe de plus en plus les adolescents. Alors que des États comme le Vermont abordent la question de front, le Québec vit une crise silencieuse, sans politique coordonnée pour freiner la progression de cette drogue qui crée une très forte dépendance, note la Dre Marie-Ève Morin, spécialiste en toxicomanie et cofondatrice de la clinique OPUS, à Montréal.

Comment les gens deviennent-ils accros aux antidouleurs?

Des jeunes écrasent les pilules d'hydromorphone et d'Oxycodone et en reniflent avec des amis, pour voir ce que ça fait, pour le buzz. Ou bien des gens se blessent au travail et se voient prescrire ces puissants opiacés, et deviennent incapables de s'en passer. On pense souvent que le problème ne touche que les jeunes de la rue, les squeegees. C'est un préjugé: le problème touche monsieur et madame Tout-le-Monde. J'ai des patients qui sont des médecins, des gens d'affaires, etc. J'ai une stagiaire qui me suit ces jours-ci, et elle est stupéfaite de voir la diversité des gens dépendants aux opiacés qui défilent dans mon bureau. Elle m'a dit: «Je n'aurais jamais imaginé que ces gens-là avaient un problème de dépendance.» C'est la réalité.

Au Québec, les opiacés comme l'hydromorphone et l'Oxycodone doivent être prescrits par un médecin pour être achetés. Le système est-il sûr?

Non, car il est extrêmement facile d'en obtenir dans la rue. Il y a quelques années, un homme m'en a offert lorsque j'attendais devant le Métropolis, rue Sainte-Catherine. Il ne m'aurait pas offert de l'héroïne, aussi un opiacé, mais de l'hydromorphone, c'est courant. Souvent, des jeunes en trouvent dans le cabinet de pharmacie de leurs parents ou grands-parents. Ou bien, des gens font la tournée des médecins pour recevoir plusieurs ordonnances, puis vont acheter des opiacés dans différentes chaînes de pharmacies. Il y a aussi le vol des carnets vierges d'ordonnances du médecin: pour un revendeur, c'est comme un carnet de chèques en blanc. Au Québec, il y a le système Alert, un réseau qui empêche les gens de fréquenter plus d'un médecin et d'un pharmacien à la fois, mais cela se fait sur une base volontaire, et bien des gens n'y souscrivent pas.

La question de la dépendance aux opiacés est-elle assez discutée sur la place publique et par les policiers et les décideurs, selon vous?

Non. Nous avons un problème grandissant au Québec, et pratiquement personne n'en parle. Les statistiques sur les morts par surdose sont très mal répertoriées et ne permettent pas d'isoler le problème. Les prescriptions légales d'opiacés connaissent une hausse phénoménale, mais les conséquences sont rarement explorées, encore moins débattues. Depuis 2011, les médecins peuvent prescrire une nouvelle version de l'Oxycodone, l'OxyNEO, qui est une pilule plus sûre, car il est impossible de la mettre en poudre. Or, elle n'est pas d'emblée remboursée par la Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ), donc les médecins continuent de prescrire massivement la version générique du médicament, facilement écrasable. Pendant ce temps, les revendeurs font fortune, et peuvent vendre 15$ dans la rue une pilule d'Oxycodone achetée pour 1,50$ en pharmacie. Si un policier les arrête, ils ont simplement une bouteille de pilules sur eux et peuvent inventer une histoire. S'ils avaient de l'héroïne sur eux, ils seraient cuits.

Est-ce possible de traiter un problème de dépendance par soi-même, sans avoir à demander de l'aide?

C'est pratiquement impossible. Le cerveau de la personne qui consomme cesse de sécréter de l'endorphine, opioïde naturel. Donc, dès que la personne cesse de prendre le médicament, la douleur se fait sentir partout dans le corps. La dépendance aux opiacés est une dépendance très sévère: à peine 2% des toxicomanes s'en sortent sans suivre un traitement de substitution comme la méthadone, qui est préconisé.




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