Le monde est-il malade?

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Kiev et les séparatistes prorusses ont annoncé hier un cessez-le-feu après cinq mois de combats meurtriers dans l'est de l'Ukraine.

Photo PHILIPPE DESMAZES, agence france-presse

La Presse

La Russie qui croise le fer avec l'Occident en Ukraine. Un nouveau groupe islamiste fanatique qui met la planète sur les dents. Une nouvelle flambée de violence entre le Hamas et Israël. Ajoutez à cela la pire épidémie de virus Ebola de l'histoire, et l'été qui s'achève laisse l'impression que le monde est à feu et à sang. Qu'en est-il vraiment? La Presse remet les choses en perspective.

Ukraine: des relents de guerre froide

Par Laura-Julie Perreault

Depuis l'annexion de la Crimée par la Russie au printemps, rien ne va plus entre l'Occident et Moscou. Le conflit qui oppose actuellement l'armée ukrainienne aux rebelles séparatistes de l'est du pays, soutenus par Moscou, menace de plonger l'Europe dans une nouvelle guerre froide.

Comment en est-on arrivé là?

«Ce qui a mis le feu aux poudres, c'est le renversement du président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, en février dernier», croit Jacques Lévesque, expert de l'ex-Union soviétique et professeur de sciences politiques à l'Université du Québec à Montréal.

Jusqu'à ce jour, la Russie avait joué le jeu de l'Occident, estime M. Lévesque, notamment en «avalant la pilule amère» de la Révolution orange, en 2004-2005, qui avait causé la chute de ses alliés au pouvoir.

Quand l'Occident a soutenu le renversement du président par les protestataires en Ukraine, le vase de la tolérance russe a débordé. «Je pense que la suite des événements était inattendue des deux côtés», note Jacques Lévesque. Selon lui, l'annexion de la Crimée n'était pas planifiée. La Russie voulait plutôt tout d'abord négocier la fédéralisation de l'Ukraine, avec une autonomie accrue pour les régions majoritairement russophones.

Devant les refus répétés de Kiev, et parce que l'appui de l'Occident faisait planer le spectre de son adhésion à l'OTAN, la Russie a joué le tout pour le tout. En Crimée, mais aussi dans l'est du pays, où le conflit avec les rebelles prorusses a fait 2600 morts depuis le mois d'avril. «Poutine a misé sur la faiblesse de l'armée ukrainienne et il semble avoir eu raison. Maintenant, la Russie a le gros bout du bâton», croit M. Lévesque.

Comment va-t-on s'en sortir?

Une porte de sortie est actuellement ouverte, rappelle Jacques Lévesque. Hier, les deux parties ont annoncé un cessez-le-feu, dont les conditions semblent cependant peu avantageuses pour l'Ukraine. Selon un plan publié plus tôt cette semaine, l'Ukraine se retirerait des zones tenues par les rebelles prorusses en échange d'un semblant d'intégrité territoriale.

Selon Jacques Lévesque, il y a dans ce scénario un immense danger. L'extrême droite, qui est forte dans l'ouest de l'Ukraine, pourrait tenter de destituer Petro Porochenko si elle estime qu'il a tout cédé au clan prorusse. Le conflit pourrait alors reprendre de plus belle.

Par ailleurs, la surveillance du cessez-le-feu sera évidemment cruciale, tout comme le rétablissement des relations entre l'Ukraine et la Russie. Parallèlement, Jacques Lévesque souligne qu'il sera important que l'Occident rétablisse le dialogue avec Moscou, notamment en écartant l'idée d'une expansion de l'OTAN vers l'Est.

Des affrontements violents ont eu lieu dimanche entre... (Photo Jim Lopez, archives AFP) - image 2.0

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Des affrontements violents ont eu lieu dimanche entre des miliciens chiites (photo) et des combattants de l'État islamique dans la province irakienne de Salaheddin.

Photo Jim Lopez, archives AFP

État islamique: la nouvelle menace

Après avoir terrorisé les populations en Syrie et en Irak, le groupe terroriste qui se fait appeler l'État islamique veut maintenant frapper en Occident. Et il faudra plus que les bombardements aériens des États-Unis pour l'en empêcher, avertissent les spécialistes.

Par Philippe Mercure

Comment en est-on arrivé là?

Il dispose d'une armée, contrôle de larges territoires, impose des impôts, terrorise les populations... «On parle de l'État islamique comme d'un groupe terroriste, mais c'est devenu plus que ça», souligne Simon Palamar, chercheur au Centre pour l'innovation dans la gouvernance internationale (CIGI).

Dirigé par un ancien d'Al-Qaïda qui a retourné sa veste, le groupe s'est fait la main en Syrie en combattant autant le régime du président Bachar al-Assad que ses adversaires.

Cet été, il a multiplié les avancées en Irak avant de déclarer un nouvel État à cheval entre la Syrie et l'Irak. Armé grâce à un arsenal volé à l'armée irakienne, les poches pleines après avoir (notamment) pillé les banques des villes conquises, il attire des djihadistes du monde entier et menace ouvertement l'Occident. L'État islamique essuie aujourd'hui les frappes de l'aviation américaine en plus d'être combattu par l'armée irakienne, les forces kurdes et les milices chiites.

Comment va-t-on s'en sortir?

Les experts sont formels: les frappes américaines pourront sans doute empêcher l'État islamique de s'emparer de nouveaux territoires. Mais elles seront insuffisantes pour le déloger de ses bastions.

«Pour ça, il faut une intervention militaire au sol, dit Simon Palamar, du CIGI. Sauf que personne n'a envie d'envoyer ses soldats.»

Le problème est que si la pression devient trop forte en Irak, l'État islamique peut toujours se replier en Syrie, où les Américains ont avoué «ne pas avoir de stratégie» pour le combattre.

Alain Rodier, directeur de la recherche au Centre français de recherche sur le renseignement, croit que les Américains devront collaborer d'une façon ou d'une autre avec Bachar al-Assad et ses alliés pour combattre leur ennemi commun, même si le régime syrien mène une guerre atroce contre sa propre population.

«À l'heure actuelle, l'adversaire, c'est l'État islamique. Ça veut dire qu'il faut se boucher le nez et collaborer avec l'Iran, la Russie et la Syrie», tranche M. Rodier.

À son avis, la meilleure façon de combattre l'État islamique est de le faire «imploser» en incitant les populations sunnites des zones conquises à se rebeller.

Entre temps, M. Rodier juge inévitable que le groupe frappe en Occident.

«Il sera alors très important de résister à l'islamophobie, dit-il. Ça ne ferait que radicaliser les djihadistes et alimenter l'État islamique.»

Il suggère aussi d'imposer des sanctions à ceux qui achètent le pétrole de contrebande vendu par l'État islamique afin de l'asphyxier économiquement.

«L'État islamique a fait l'erreur de mettre tout le monde contre lui. Il n'a plus aucun allié», continue l'expert, qui croit qu'il faudra néanmoins des années pour l'éradiquer.

Les combats qui ont fait rage la semaine... (Photo Roberto Schmidt, archives AFP) - image 3.0

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Les combats qui ont fait rage la semaine dernière entre l'armée israélienne et les militants du Hamas à Beit Hanoun, dans la bande de Gaza, ont laissé des ruines.

Photo Roberto Schmidt, archives AFP

Israël-Palestine: l'éternel conflit

Nouvel épisode sanglant dans le conflit israélo-palestinien cet été. La bande de Gaza a essuyé le feu de Tsahal avec l'opération Bordure protectrice, lancée le 8 juillet. Israël entendait mettre fin aux tirs de roquettes palestiniens vers son territoire et détruire les tunnels servant à acheminer vivres et munitions aux combattants du Hamas.

Par Jean-Thomas Léveillé

Comment en est-on arrivé là?

Israël a accusé le Hamas d'avoir enlevé et tué trois jeunes Israéliens en Cisjordanie, en juin, mais ce serait «trop fort» de dire que c'est ce qui a déclenché les hostilités, estime Thomas Juneau, professeur adjoint à l'Université d'Ottawa.

«Au printemps, l'échec des négociations de paix entre l'Autorité palestinienne et Israël ainsi que la formation d'un gouvernement d'unité nationale par le Fatah et le Hamas ont fait monté la tension, constate cet ancien analyste stratégique sur le Moyen-Orient au ministère canadien de la Défense. Le kidnapping a été une étincelle.»

L'arrivée au pouvoir du maréchal Al-Sissi en Égypte y serait aussi pour quelque chose, selon Mohamed Ourya, chargé de cours en politique appliquée à l'Université de Sherbrooke. «C'est quelqu'un qui est hostile aux Frères musulmans et au Hamas. Il a entrepris la fermeture de plusieurs tunnels reliant la Palestine à l'Égypte. Le Hamas s'est senti isolé.»

Comment va-t-on s'en sortir?

«Je ne vois pas de raison d'être optimiste à court ou moyen terme pour le conflit israélo-palestinien», dit d'emblée Thomas Juneau. Le cessez-le-feu conclu la fin de semaine dernière ne fait que «nous ramener au statu quo du début du mois de juillet. Donc rien n'a été réglé. Tous les facteurs qui ont mené à la guerre de cet été sont encore là».

«Les contours d'une solution éventuelle sont relativement connus, c'est la solution des deux États», poursuit M. Juneau. Elle implique notamment de revenir aux frontières de 1967, le retour des réfugiés et des garanties de sécurité pour Israël, comme la démilitarisation de la Palestine.

L'Autorité palestinienne est «sans doute réellement intéressée, mais elle n'est pas assez forte», tempère Thomas Juneau. Et l'extrême droite israélienne qui, elle, est forte, «n'est pas prête à faire de concessions».

Mohamed Ourya est du même avis. «La surmilitarisation du Hamas va faire perdurer les choses, ajoute-t-il. Il a montré de nouvelles armes, montré qu'il peut atteindre des points stratégiques à l'intérieur d'Israël.»

Néanmoins, le Hamas sort plus affaibli de ce nouvel affrontement que lors des précédents, selon Thomas Juneau, pour qui «le mieux qui peut arriver pour le moment, c'est qu'il n'y ait pas de retour à la violence entre les deux parties».

«Le sort du conflit n'est pas entre les mains des Palestiniens ou des Israéliens, avance Mohamed Ourya. Il est entre les mains des grandes puissances qui peuvent imposer la solution des deux États. Sinon, il n'y aura pas de solution.»

Depuis la mi-juillet, les miliciens qui ont renversé... (Photo MAHMUD TURKIA, archives AFP) - image 4.0

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Depuis la mi-juillet, les miliciens qui ont renversé le dictateur en Libye se livrent une lutte sanglante, notamment dans la capitale, Tripoli.

Photo MAHMUD TURKIA, archives AFP

Libye: la «Somalie sur la Méditerranée»

Alors que l'État islamique et l'Ukraine accaparent l'attention, la Libye sombre dans le chaos. Le gouvernement national dit avoir perdu le contrôle de ses ministères, occupés par des milices djihadistes armées. L'État désintégré devient un havre pour les extrémistes, une situation qui laisse craindre le pire pour les années à venir.

Par Nicolas Bérubé

Comment en est-on arrivé là?

La campagne de bombardements intensifs menée par l'OTAN en 2011 a réussi à chasser Mouammar Kadhafi et sa famille du pouvoir. Depuis, les miliciens qui ont renversé le dictateur se livrent une lutte sanglante, alimentée par les gigantesques stocks d'armes ayant servi durant la révolution.

«Les bombardements de l'OTAN ont précipité la chute d'un régime qui s'étiolait depuis plusieurs années, explique en entrevue Vijay Prashad, professeur d'études internationales au Trinity College et auteur de The Poorer Nations: A Possible History of the Global South, paru l'an dernier. L'OTAN a participé à la destruction des institutions de l'État. Ajoutez à cela le fait que le pays est bourré d'armes, et vous avez la situation instable que nous observons aujourd'hui.»

Sami Aoun, professeur à l'Université de Sherbrooke et directeur de l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord de la chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM, explique que la rivalité entre les rebelles de Misrata, proches des Frères musulmans, et ceux de Zentan, plus alignés avec l'ancien régime et avec les acteurs libéraux, a été sous-estimée par l'élite libyenne.

«Une guerre civile à long terme est certainement possible. Tout cela, dans un pays qui est à un jet de pierre de l'Italie, et qui produit plus de 1 million de barils de pétrole par jour», dit-il.

Comment va-t-on s'en sortir?

Il n'y a pas de «remède miracle» pour résoudre la crise libyenne, note Vijay Prashad, amusé de voir que les va-t-en-guerre de 2011, l'intellectuel français Bernard-Henri Lévy en tête, sont étrangement silencieux ces jours-ci, alors que la Libye est en passe de devenir un état en faillite, la «Somalie sur la Méditerranée»...

«Il faudrait faire pression sur la Turquie pour qu'elle cesse de laisser les guerriers libyens entrer en Syrie pour aller rejoindre la guerre civile, dit-il. Après leurs combats, ces guerriers rentrent en Libye et contribuent au chaos.»

M. Prashad aimerait aussi voir les pays limitrophes de la Libye, dont l'Égypte, la Tunisie, l'Algérie, le Niger et le Tchad, accroître leur contrôle des frontières afin d'endiguer la libre circulation des armes et le trafic humain dans la région. «Il faut une approche "condominium", c'est-à-dire que les différents propriétaires voisins doivent travailler ensemble afin de maintenir la stabilité dans la région.»

Sami Aoun croit que l'Occident a «failli» à sa tâche d'assurer la transition démocratique après la chute de Kadhafi.

«Je ne suis pas de ceux qui critiquent sans cesse l'Occident, mais je constate qu'il n'y a pas eu un effort suffisant après la fin de la dictature, en 2011, pour aider le pays dans sa transition démocratique. Aujourd'hui, la transition a échoué, et on est devant un cauchemar.»

Du personnel de Médecins sans frontières à Kailahun,... (Photo Carl de Souza, archives AFP) - image 5.0

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Du personnel de Médecins sans frontières à Kailahun, en Sierra Leone, à la mi-août. L'organisation a traité les deux tiers des personnes touchées par l'épidémie d'Ebola.

Photo Carl de Souza, archives AFP

Virus Ebola: une épidémie sans précédent

Le monde est aux prises avec la plus grande épidémie au virus Ebola de l'histoire. À ce jour, au moins 1550 personnes ont été tuées et selon l'Organisation mondiale de la santé, près de 20 000 personnes pourraient être infectées.

Par Laura-Julie Perreault

Comment en est-on arrivé là?

«Avec cette épidémie d'Ebola, on réécrit l'histoire», dit la présidente de Médecins sans frontières, Joanne Liu, jointe à Genève cette semaine. Son organisation a plus de personnel soignant et de ressources déployées dans la zone atteinte par le virus Ebola que quiconque.

Habituellement confiné aux zones rurales, le virus fait cette fois-ci des dommages jusque dans les villes de la Guinée, de la Sierra Leone, du Liberia, du Sénégal et du Nigeria. «On n'a jamais vécu ça. On ne peut pas prédire le reste de l'histoire», dit Mme Liu.

Selon la présidente de MSF, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a trop tardé avant de déclarer une urgence sanitaire. «Si l'OMS avait sonné l'alarme en avril et non en août, on n'en serait pas là», croit-elle.

De plus, le personnel et les ressources sur le terrain sont insuffisants, estime la médecin québécoise. «Ce n'est pas normal que ce soit nous, une organisation privée, qui avons traité les deux tiers des cas.»

Comment va-t-on s'en sortir?

Dans l'immédiat, Médecins sans frontières ne peut mener la bataille en solo, dit Joanne Liu, qui s'est rendue au siège des Nations unies cette semaine pour lancer un cri du coeur. Elle appelle en renfort d'autres organisations habituées à agir vite et avec discipline, comme «certaines organisations militaires», note-t-elle.

Ceux qui combattent la maladie ont aussi besoin d'un meilleur portrait de la situation ainsi que d'un suivi accru des personnes atteintes, afin de mieux identifier les personnes à risque d'avoir contracté le virus. Plus de sensibilisation sur le terrain doit aussi être faite pour que les funérailles des victimes soient plus sûres.

Un pont aérien est aussi nécessaire pour permettre au personnel soignant, aux médicaments et à l'équipement d'atteindre la zone affectée, mais aussi de la quitter en cas de besoin.

Mme Liu croit surtout que le monde entier doit sortir de sa torpeur. «Tout le monde dit que c'est terrible, mais personne ne fait rien. C'est complètement inacceptable», déplore-t-elle.




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