Une bataille acharnée pour la dépollution du lac Raymond

Aujourd'hui maire de Val-Morin, l'ingénieur spécialisé en environnement... (PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE)

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Aujourd'hui maire de Val-Morin, l'ingénieur spécialisé en environnement Guy Drouin a mené pendant neuf ans une bataille acharnée pour la dépollution du lac Raymond.

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(Val-Morin) Neuf ans. Il a fallu neuf ans pour que la baignade soit de nouveau autorisée dans le lac Raymond. Ce petit lac des Laurentides est pourtant l'un des rares endroits où les milliers de cyclistes qui roulent sur la piste du P'tit Train du Nord peuvent faire trempette.

Félix-Antoine et Justin, deux adolescents de 14 et 17 ans, ont été privés de baignade dans le lac Raymond pendant la majeure partie de leur enfance. Mais en ce lundi après-midi de juillet, ils rejoignent leurs parents sur la petite plage municipale, après une saucette, la première de la saison.

«Depuis neuf ans, c'était désolant ici, dit leur père, Alain Chevigny. Notre maison est à cinq minutes à pied et c'était notre baignade d'été. Quand ça a fermé, on s'est acheté une piscine!»

Neuf ans d'une bataille acharnée menée - et financée - par un citoyen remarquablement bien préparé: l'ingénieur spécialisé en environnement Guy Drouin.

M. Drouin, fondateur de l'entreprise Biothermica, détient plusieurs brevets en matière de lutte contre la pollution atmosphérique. Il a piloté des projets de dépollution dans de nombreux pays. Il habite Val-Morin depuis 1996.

Armé de son expérience d'ingénieur, de sa détermination d'entrepreneur et de ses contacts dans le domaine du génie, il a remporté une victoire juridique et politique pour l'environnement.

Mais cette victoire illustre paradoxalement les difficultés qui se dressent devant ceux qui veulent améliorer la qualité de l'eau dans les rivières et lacs du Québec.

En février 2009, la Cour supérieure a condamné la Ville de Sainte-Agathe-de-Monts à «prendre toutes les mesures nécessaires pour opérer son usine d'épuration d'eaux usées conformément à l'autorisation reçue en vertu de la Loi sur la qualité de l'environnement».

Le juge Louis-Paul Cullen a dénoncé «le laxisme persistant de la Ville et du MAM [aujourd'hui le ministère des Affaires municipales et de l'Occupation du territoire] dans l'application et le suivi des exigences légales quant aux rejets à la rivière du Nord d'eaux usées traitées et non traitées».

Il a jugé que le réseau d'égout de Sainte-Agathe, qui dessert 7500 habitants, était la principale source de pollution du lac Raymond.

Une enquête citoyenne

L'histoire commence en 2005, quand M. Drouin prend les rênes de l'association de riverains du lac Raymond.

Dans les vieux papiers de son prédécesseur, il découvre un graphique tracé à la main qui fait une corrélation entre les épisodes de pluie et la pollution de la rivière et du lac.

«Ça montrait que le taux de coliformes augmentait en aval de Sainte-Agathe. Mais il n'avait pas fait le lien parce que l'usine d'épuration était neuve, explique M. Drouin. Avant, dans les années 80, personne ne se baignait, c'était un égout à ciel ouvert.»

À l'été 2005, M. Drouin commence à remonter la rivière en canot en prenant des échantillons qu'il fait analyser. «Plus je remontais la rivière et plus il y avait de coliformes fécaux.»

Bilan en octobre 2006: «On a fait une corrélation entre les pluies et la qualité de l'eau. En gros, ça prend entre 24 et 30 heures pour que les coliformes de Sainte-Agathe arrivent au lac Raymond.»

Un dossier avec analyses et graphiques à l'appui a été remis à la direction régionale du ministère de l'Environnement. «Ils n'avaient jamais vu ça», dit-il.

L'enquête pointe vers le réseau d'égout de Sainte-Agathe, mais il y a un hic. Un ami de M. Drouin, ingénieur dans le domaine de l'assainissement des eaux, lui assure que l'usine d'épuration de la ville était «correcte».

De retour sur le terrain le lendemain, M. Drouin entend un bruit, un «glou-glou» dans la forêt. 

«Je m'approche et à un moment j'avais les deux pieds dedans. Ça puait, ça sentait le bol de toilettes, il y avait des Q-tips qui sortaient de là»

M. Drouin venait de découvrir le « trop-plein Brissette », un ouvrage de surverse.

La saison de baignade 2007 sera annulée.

Et la bataille judiciaire allait commencer.

Le procès des coliformes

Le 2 février 2007, l'association envoie une mise en demeure à la Ville de Sainte-Agathe-des-Monts. Une poursuite est lancée en mai de la même année.

Octobre 2008. Le procès se déroule pendant huit jours devant le juge Louis-Paul Cullen, qui a une formation de biologiste.

Guy Drouin et son association font face à la Ville de Sainte-Agathe et au gouvernement du Québec.

Le juge conclut que «les débordements du trop-plein Brissette constituent la source la plus importante de coliformes fécaux dans la rivière du Nord en aval de l'usine et en amont du lac Raymond».

Une des ordonnances du juge: poser un enregistreur de débordements dans le trop-plein Brissette. «Un tel enregistreur aurait permis d'éviter au MAM de produire des bilans de performance erronés», précise le juge Cullen.

L'appareil entre en fonction en février 2009. En novembre de la même année, dans le premier rapport officiel après sa pose, les débordements par temps sec - illégaux - se confirment: il y en a eu 14 en 2009. «Tout le long, j'ai eu l'impression qu'ils ne nous prenaient pas au sérieux, dit M. Drouin. Mais ça prouvait que ce qu'on disait, c'était vrai.»

Des travaux de 20 millions

La preuve est là, mais le problème n'est toujours pas réglé.

Un nouveau maire est en place à Sainte-Agathe quand, le 1er décembre 2009, l'association revient à la charge avec une demande de condamnation pour outrage au tribunal contre Sainte-Agathe, sur la base de ces nouveaux rapports.

La réponse vient sous la forme d'un communiqué le 22 décembre: Ottawa et Québec annoncent l'attribution de 15,4 millions «pour la mise à niveau de la station d'épuration des eaux usées et des ouvrages de surverse» de Sainte-Agathe. La Ville doit contribuer pour 4,5 millions, pour un total de 20 millions.

Mais les riverains du lac Raymond ne sont pas au bout de leurs peines. 

«Ils vont en appel d'offres et on tombe en plein dans la commission Charbonneau, relate M. Drouin. Tout a été bloqué dans la province!»

Les travaux débutent finalement en octobre 2013. La nouvelle usine entre en service au printemps 2016.

Et cet été, pour la première fois depuis neuf ans, la petite plage municipale de Val-Morin est rouverte.

Une décision qui est revenue à M. Drouin qui, entre-temps, a été élu maire de Val-Morin en novembre 2013.

Perché sur son quai, de l'autre côté du lac Raymond, M. Drouin jubile: «Depuis que je suis ici, je n'ai jamais vu l'eau aussi claire!»

Déversements par milliers

Le Québec s'est scandalisé l'automne dernier du «flushgate», puis des déversements d'eaux d'égout à Trois-Rivières et à Saint-Hyacinthe. Ce ne sont pas des événements isolés. Chaque année, chaque mois, chaque semaine, des eaux d'égout débordent dans les cours d'eau. Cela, en dépit des 8 milliards investis par Québec pour l'assainissement des eaux usées depuis 1978. Selon le Vérificateur général du Québec, il y a eu plus de 1000 déversements d'eaux d'égout par temps sec en 2011 au Québec.

Pourtant, ces déversements sont strictement interdits et devaient être éliminés en 2007, selon la Politique nationale de l'eau. Et c'est sans parler des débordements par temps de pluie, de fonte des neiges ou en cas d'urgence, qui sont permis et se comptent par dizaines de milliers. Ces déversements passent par des «ouvrages de surverse». C'est un point d'un réseau d'égout où l'eau usée, au-delà d'un certain débit, passe tout droit au lieu d'aller vers d'usine de traitement.

1000
Nombre de débordements par temps sec au Québec en 2011
4395
Nombre d'ouvrages de surverse au Québec

Source : Vérificateur général du Québec

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