Critique
Catimini : sans laisser de traces
Josée Lapointe
Le mot «catimini» signifie en cachette, discrètement. Ce n'est pas pour rien que la réalisatrice Nathalie St-Pierre a donné ce titre à son film qui suit quatre jeunes filles sous la protection de la DPJ, ballottées de familles d'accueil en foyers: leurs vies ne laissent aucune trace, et c'est probablement ce qui tord le plus le coeur en voyant cette oeuvre forte et sans concession qui laisse filtrer très peu de lumière dans la réalité qu'elle décrit.
Elles transportent leurs maigres possessions dans deux sacs de déchets, quelques boîtes de carton ou un sac à dos: Cathy, 6 ans, Keyla, 12 ans, Mégane, 16 ans, et Emmanuelle, 18 ans, apprennent à la dure qu'elles ne doivent s'attacher à rien ni à personne. Si on ne sait pas pourquoi elles ont été placées, les traumatismes vécus se sentent dans chaque silence, chaque regard, chaque coup de gueule. Pourtant, si leur bien-être physique est assuré - elles ont un lit, de la nourriture -, l'amour, la compassion et le soutien psychologique, eux, sont rarement là.
Catimini montre tel qu'il est, et sans porter de jugement, un système assurément imparfait, mais où la majorité des gens font leur gros possible et sont en général de bonne foi. Le personnage de Réjeanne, joué par Isabelle Vincent, en est l'incarnation parfaite puisque même si elle a accueilli chez elle avec son mari une centaine d'enfants en 14 ans - à raison de quatre petites filles à la fois -, jamais elle ne remet en question sa façon de les traiter ou de rejeter celles qui ne se conforment pas. Elle est certaine de faire le bien - et elle le fait d'une certaine manière, les besoins sont tellement immenses - et de le faire comme il faut.
Nathalie St-Pierre a filmé à hauteur d'enfant et à travers leurs yeux l'histoire de ces quatre jeunes filles. Elles se passent le témoin en se croisant d'un lieu à l'autre, et le film devient de plus en plus crève-coeur à mesure qu'elles vieillissent: on pressent dans l'invisible Manu ce que deviendra la renfermée Cathy, dans Mégane la révoltée les problèmes qui attendent la fougueuse Keyla.
Véritable oeuvre de fiction, Catimini ressemble pourtant à un documentaire par son côté sans fard: rien n'y est magnifié, la lumière est crue, la réalité fade. Mais Nathalie St-Pierre ne tombe pas non plus dans le misérabilisme trash et montre par exemple le petit appartement du quartier Centre-Sud où Manu s'installe tel qu'il est, désespérément vide, sans appuyer davantage. D'ailleurs, si les quatre jeunes comédiennes crèvent l'écran, ce personnage incarné avec retenue par Frédérique Paré est sûrement le plus bouleversant du film, jeune femme lâchée lousse et sans outil dans la vraie vie à 18 ans, seule, tellement seule qu'on a envie de la serrer dans nos bras.
Alors malgré une fin qui s'étire et un punch qui vient un peu gâcher la sobriété de l'ensemble - lors d'une fête pour célébrer «l'oeuvre» de Réjeanne -, malgré des dialogues qui sonnent parfois un peu faux, surtout avec les adultes - mais peut-être est-ce voulu, dans cet univers où tout le monde autour des enfants semble jouer un rôle -, Catimini nous dévoile avec empathie et respect ces existences de la pénombre, qui auraient besoin d'un peu de chaleur humaine pour en sortir.
* * * 1/2
Catimini. Drame de Nathalie St-Pierre, avec Émilie Bierre, Joyce Tamara-Hall, Rosine Chouinard-Chauveau, Frédérique Paré, Isabelle Vincent et Roger La Rue. 1h51.
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