Critique
Karakara : l'ailleurs comme refuge
Marc-André Lussier
Il y a sept ans, Kamataki (cinq prix au FFM) racontait la quête existentielle d'un jeune Montréalais envoyé au Japon chez un oncle pour se refaire une santé psychologique après une tentative de suicide. On peut d'emblée tracer un parallèle entre le précédent film de Claude Gagnon et Karakara, sa nouvelle offrande. À la différence que la quête est, cette fois, incarnée par un homme beaucoup plus mûr, professeur québécois à la retraite, endeuillé par la perte de son meilleur ami.
L'ailleurs emprunte ici les apparences d'un refuge, comme une promesse de nouveau départ. Dans une société dont on ne connaît pas les codes et où les repères sont rares, de nouveaux territoires intérieurs se révèlent.
Pierre (Gabriel Arcand, toujours magnifique), fasciné par le bashofu (un art traditionnel), se retrouve ainsi à Okinawa, où vit la nonagénaire Toshiko Taira, célèbre tisserande japonaise. Sa rencontre avec Junko (Youki Kudoh), femme de 40 ans fuyant un mari violent, viendra toutefois changer ses plans. D'abord réticent, Pierre comprendra très vite que Junko lui permettra d'entrer dans cet univers inconnu et difficilement pénétrable. Même s'il y a parfois des «rapprochements» entre eux, il n'y a de part et d'autre aucune volonté de liaison sentimentale.
Gagnon emprunte ainsi la forme du road movie pour aborder le questionnement d'un homme qui entreprend le dernier tiers de sa vie. Le titre du film évoque d'ailleurs un récipient traditionnel dans lequel on verse une boisson spécifique à Okinawa. Comme un vide à remplir. Au passage, l'auteur cinéaste, qui signe ici un film très personnel, apostrophe les thèmes du vieillissement et de la mort. Pierre, qui se retrouvera malgré lui coincé dans une histoire de violence conjugale, se métamorphosera au fil de son voyage, au point d'atteindre, peut-être, l'apaisement tant espéré.
Cette quête intérieure se révèle subtile. Gabriel Arcand la module avec la finesse qu'on lui connaît. Youki Kudoh (Mystery Train, Snow Falling on Cedars) offre aussi une belle composition. Okinawa, qui n'a pas été choisie innocemment, est aussi un personnage en soi. Dans l'esprit du cinéaste, cette cité, qui ne s'appartient pas à cause d'une forte présence militaire américaine, affiche visiblement des affinités avec le Québec dans sa notion même de résistance culturelle.
Si le récit emprunte parfois des détours un peu plus appuyés (le mari violent et sa confrontation burlesque avec Pierre), il reste que dans l'ensemble, Karakara est un très beau film.
* * * 1/2
KARAKARA. Drame réalisé par Claude Gagnon. Avec Gabriel Arcand, Youki Kudoh. 1h40.
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