Dites «orgue» 6489 fois!

Claude Gingras
La Presse

L'orgue de la Maison symphonique va enfin parler. Oui, parler, selon la singulière terminologie du plus complexe de tous les instruments. Mais aussi chanter et même tonner, promet son maître d'oeuvre, Jacquelin Rochette, directeur artistique chez Casavant Frères, de Saint-Hyacinthe, les constructeurs de l'orgue dont l'inauguration s'étendra sur plusieurs jours à compter de mercredi.

Cet orgue, on en admire une partie des gigantesques tuyaux depuis l'ouverture de la salle, le 7 septembre 2011. Mais il s'agit d'une infime partie du tout: 279 tuyaux de façade sur un total de 6489. Tous sont en étain, sauf 181, en bois, dans les basses. En simplifiant, on peut dire que l'orgue possède un «réservoir» de 6489 notes, soit une note par tuyau.

Comme dans la plupart des orgues, et pour des raisons d'architecture et d'équilibre, la quasi-totalité de la tuyauterie reste cachée. Dans ce cas-ci, le très moderne buffet de 279 tuyaux comprend trois masses contrastantes: 72 tuyaux des jeux les plus graves (les 32-pieds et 16-pieds) du pédalier et du clavier de grand-orgue (la principale des quatre divisions manuelles), 36 tuyaux du grand-orgue et, en retrait vers la droite, 171 tuyaux dits «en chamade», c'est-à-dire horizontaux et dirigés vers la salle, dont 110 sont visibles tout le temps. Et les autres? Ici, M. Rochette parle d'une «surprise». Il suffira de bien ouvrir les yeux!

Deux consoles

L'«Orgue Pierre-Béique», comme l'identifie la documentation de Casavant, est doté de deux consoles: l'une à traction mécanique et donc fixe, placée à la base de l'instrument et surplombant la scène, l'autre à traction électrique et donc mobile, reliée à l'instrument par un câble et pouvant être déplacée au sein de l'orchestre. Car il s'agit d'abord d'un «orgue d'orchestre», destiné à l'OSM, mais qui pourra aussi servir au récital.

En fait, quatre récitals y sont déjà inscrits pour la saison prochaine, de même qu'un concert avec l'OSM qui comprendra le Concerto de Jacques Hétu créé et repris ailleurs au Canada, mais jamais entendu à Montréal. On y fera aussi des enregistrements, bien sûr.

Les deux consoles sont identiques: quatre claviers manuels et un pédalier, le tout englobant 83 jeux (on mentionne aussi «109 registres» et «116 rangs», soit autant de délicates subdivisions incorporées aux 83 jeux). À la console «mécanique» ou à la console «électrique», Bach, Widor et Messiaen sonneront exactement de la même façon à partir de registrations identiques, assure M. Rochette.

En fait, la formule de deux consoles est d'abord d'ordre pratique. À la console mobile, l'organiste soliste avec orchestre sera plus proche de celui-ci. En récital, c'est aussi à la console mobile qu'il entendra le mieux l'ensemble de l'orgue, alors que la console fixe lui assurera un meilleur contrôle de l'instrument, explique encore M. Rochette, qui est lui-même organiste de carrière.

Trois des quatre claviers manuels sont dits «expressifs», c'est-à-dire qu'ils sont reliés à une «boîte expressive», sorte de caisson muni de volets mobiles permettant crescendos et decrescendos.

Ce n'est pas le premier orgue à deux consoles que signe Casavant (il en a fabriqué deux pour la Chine), mais c'est le seul du genre, présentement, à Montréal. C'est aussi l'«opus 3900» du facteur maskoutain, c'est-à-dire le 3900e orgue qu'il fabrique depuis sa fondation en 1879. «C'est l'un des grands orgues du monde, affirme M. Rochette. C'est aussi, chez Casavant, notre orgue le plus achevé dans sa complexité. Il sera possible d'y programmer plus de 10 000 registrations et même d'en programmer à partir d'un iPad.»

Au pire, un organiste pourra-t-il y enregistrer un récital complet qui sera ensuite joué en son absence? «S'il le faut absolument, oui, ce sera possible.»

Seul «orgue de concert» montréalais de grande dimension, le mastodonte de 25 tonnes de la Maison symphonique rejoint à cet égard les instruments de l'oratoire Saint-Joseph (78 jeux, 5811 tuyaux), de Notre-Dame (92 jeux, 6800 tuyaux) et de Saint-Jean-Baptiste (68 jeux, 4768 tuyaux). Par certains aspects, il s'apparente à ceux-ci, estime M. Rochette, qui les a joués tous les trois. En même temps, il s'en distingue, notamment par son positif, plus «ciselé» que dans les Casavant de Notre-Dame et de Saint-Jean-Baptiste, et par son harmonisation, vraiment conçue pour qu'il se fonde avec l'orchestre.

Le rôle de Latry

On a toujours parlé d'Olivier Latry, le premier des trois organistes titulaires de Notre-Dame de Paris, comme du «concepteur» du nouvel orgue. Or, il court dans notre petit monde organistique un bruit selon lequel l'instrument a requis 40 000 heures de travail, dont 30 de la part de M. Latry. On a bien lu 30 et non 30 000...

M. Rochette confirme ces chiffres, en s'empressant d'ajouter: «Olivier a contribué à ce grand projet en plusieurs étapes: par ses présences ici et par les rencontres que j'ai eues avec lui à Paris, puis à New York, Washington, Kansas City et jusqu'au Mississippi, où il jouait. Il possède une très grande expérience comme soliste d'orchestres et m'a décrit exactement ce qu'il souhaitait pour l'orgue de l'OSM. J'ai fait la composition de l'orgue d'après ses données. Certaines idées sont de lui, d'autres sont de moi. À la livraison de l'instrument, en janvier, il s'est déclaré pleinement satisfait du produit que nous avions réalisé. Je dis «nous», car il ne faut pas oublier le travail exceptionnel de notre équipe de 82 artisans.»

Mme Desmarais et «son» orgue

La mécène Jacqueline Desmarais a assumé le coût total de l'instrument, soit 5 millions (construction, installation et entretien), mais, toujours discrète, elle a voulu qu'il porte le nom de Pierre Béique, un ami de longue date qui fut aussi le grand patron de l'OSM pendant la moitié de sa vie. L'OSM est le propriétaire de l'orgue et pourra le louer à d'autres organismes... et organistes.

Mme Desmarais ne pourra assister à l'inauguration. «Mon petit-fils se marie à Madrid le 24 mai et je reste ensuite en Europe. J'aurais voulu revenir pour le 28, puis repartir, mais mon médecin me l'a interdit.» Elle nous confie cependant qu'elle a entendu l'orgue, chez Casavant, alors qu'il était presque terminé... et qu'elle y a même joué quelques notes, ajoute-t-elle en riant.

Pour Mme Desmarais et ses invités, Jacquelin Rochette a joué la célèbre Toccata et Fugue en ré mineur de Bach et la brillante Toccata de Gigout.

«J'ai été très impressionnée, principalement par toutes ces trompettes qui «sortent» de l'instrument! Pour moi comme pour bien des gens, l'orgue, c'est ce qu'on entendait à la messe de minuit ou dans les funérailles: quelque chose d'un peu pâteux. Je me propose d'aller plus souvent aux concerts d'orgue. Je vais agrandir mes connaissances et découvrir un monde absolument fascinant, j'en suis sûre!», conclut-elle.

Deux extrêmes

Le plus gros tuyau du nouvel orgue est le do grave, appelé 32-pieds, du jeu de montre (c'est-à-dire en façade) du pédalier. On ne le voit pas, car il est à l'intérieur (sa longueur, qui dépasse effectivement les 32 pieds, le plaçait trop proche des panneaux acoustiques), mais on voit l'un de ses voisins, le tuyau qui donne le ré dièse. Suspendu à l'extrême gauche du buffet, il mesure 36 pieds et pèse 1000 livres - en fait, 1500 avec son support en métal.

Et le tuyau le plus petit? C'est le fa aigu du piccolo du grand-choeur. À peine plus gros qu'une allumette, il est enfoui quelque part parmi les 6210 tuyaux qu'on ne voit pas.

Le 32-pieds donne donc la note la plus profonde de l'instrument. «Il eût été possible d'y mettre un 64-pieds, comme cela se fait parfois, mais à cette profondeur-là, il n'y a pas de note précise, plutôt une sorte de gros ronflement», explique M. Rochette.

Jacquelin Rochette

Né en 1955, marié et père de deux enfants, Jacquelin Rochette travaille chez Casavant depuis 1984. Il y a appris son métier de facteur d'orgue, c'est l'«autorité numéro 1» de la maison. Ancien élève d'Antoine Reboulot, il joue régulièrement en récital (cette saison encore, la sixième Symphonie de Widor à l'Oratoire) et donne des conférences sur l'instrument, sa facture et son histoire.

On dit de lui qu'il connaît la composition de tous les orgues du Québec et même d'ailleurs. «C'est un peu exagéré, répond l'homme calme et modeste. Disons que j'ai une bonne mémoire de tous ceux que j'ai joués. En fait, en dehors de mon travail, j'écoute peu d'orgue: je préfère le répertoire d'orchestre, comme les Symphonies de Brahms et de Beethoven.»

Programme inaugural

Point culminant de la 80e saison de l'OSM, le programme d'inauguration de l'orgue de la Maison symphonique comprendra plusieurs concerts qui, indique M. Rochette, «mettront en valeur maints aspects de l'orgue... mais pas tous: ce n'est pas possible». En voici le détail.

Mercredi, 19h, Olivier Latry jouera les deux oeuvres les plus connues du répertoire d'orgue, soit la Toccata et Fugue en ré mineur de Bach et, avec Kent Nagano et l'OSM, la troisième Symphonie de Saint-Saëns. Entre les deux, il insérera le Prélude et Fugue sur B.A.C.H. de Liszt dans un arrangement pour orgue et orchestre de Jean-Marc Cochereau.

Jeudi, 20h, et dimanche, 14h30: reprise du Bach, du Saint-Saëns et du Liszt + deux créations de pièces commandées à la Finlandaise Kaija Saariaho et au Canadien Samy Moussa. Une heure avant chaque concert: interview publique de MM. Latry et Nagano.

Samedi, entre ces deux concerts: Journée Portes ouvertes comprenant une exposition et sept récitals gratuits de 45 minutes donnés par les organistes Jean-Willy Kunz, Christian Lane, Régis Rousseau, Hans-Ola Ericsson, Mireille Lagacé, Philippe Bélanger et un duo formé d'Olivier Latry et sa femme Shin-Young Lee.

Un concert a été ajouté le lundi 9 juin, 18h30: Jean-Willy Kunz, l'OSM et Nagano dans le Saint-Saëns et d'autres pièces




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