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Guy Brouillard: changer le monde une chanson à la fois

Guy Brouillard travaille à CKOI depuis l'ouverture de... (Photo François Roy, La Presse)

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Guy Brouillard travaille à CKOI depuis l'ouverture de la station, en 1976, alors qu'il avait 21 ans. C'est à lui qu'on a confié l'énorme responsabilité de «créer» le son de la station.

Photo François Roy, La Presse

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Mario Girard
La Presse

Guy Brouillard est discothécaire à CKOI depuis 40 ans. Durant ces quatre décennies, il a vu passer plusieurs courants et modes. Mais à travers tout cela, il a toujours su conserver et protéger «un son».

Jeune, alors qu'il fréquentait la polyvalente Cité-des-Jeunes, à Vaudreuil, Guy Brouillard arrivait avec sa pile de disques dans les studios de la radio étudiante. Il y avait de tout, surtout du Led Zeppelin. Son entourage savait déjà que la musique était pour ce jeune homme une grande passion, un moyen d'évasion.

Un peu plus tard, alors qu'il n'était même pas majeur, il s'est mis à produire des spectacles qui étaient présentés à l'auditorium de l'école. Il invitait les vedettes montantes de la chanson québécoise. «J'ai fait venir Offenbach, Les Séguin, Octobre, me raconte-t-il dans la discothèque de CKOI où je l'ai rencontré. Malgré mon jeune âge, on me prenait au sérieux.»

Au cégep, il opte pour le programme Arts et lettres. «Je voulais devenir journaliste. Georges-Hébert Germain était mon modèle.»

Mais comme la famille de Guy Brouillard n'est pas très riche, il doit travailler. Il entend parler de l'ouverture imminente d'un disquaire à Montréal, le fameux Sam the Record Man. «Pendant les deux semaines qui ont précédé l'ouverture, je suis allé les voir tous les jours. On me disait qu'on avait recruté tout le personnel. Finalement, on m'a rappelé et on m'a proposé un poste à l'entrepôt.»

Guy Brouillard n'a pas la chance de parler de musique avec les clients, mais il a mieux: l'occasion d'établir des contacts privilégiés avec les représentants des maisons de disques. «L'un d'eux m'a un jour confié qu'une nouvelle radio francophone allait être créée à Montréal. En fait, on transformait CKVL-FM pour en faire une radio pour jeunes. Ça se voulait une alternative à CHOM. Un représentant m'a dit qu'on cherchait un directeur musical.»

C'est ainsi qu'à l'âge de 21 ans, celui qui se définit comme une «guidoune de la musique», butinant sans cesse du rock au blues, du jazz au classique, de la chanson française à la pop, se voit confier l'énorme responsabilité de «créer» le son de CKOI.

Du prog au top 40

En compagnie de Jeff Brown et Robert Boulanger, un transfuge de CHOM, Guy Brouillard prépare la signature de cette nouvelle station. L'ouverture a lieu à la fin de 1976, en pleine arrivée du Parti québécois. «N'ayons pas peur des mots: notre son a été bâti sur une identité culturelle et politique.»

C'est la grande époque d'Harmonium, Garolou, Pagliaro, mais aussi de Genesis et Supertramp. C'est également celle des «disques-concepts» avec des pièces très longues.

«Nous, quand on voyait une chanson de huit minutes, on capotait. C'était un signe d'audace et de qualité. Et en plus, ça permettait à l'animateur d'aller fumer son joint.»

Même si la personnalité de CKOI comble une bonne part de la population, elle n'arrive pas à rejoindre «la masse». La station remporte un succès d'estime, mais elle n'est pas rentable. «C'est comme cela qu'en 1979, la station a fait le plongeon dans la formule du top 40

Cette période coïncide avec une autre plus turbulente pour la musique québécoise. Après l'échec du OUI au référendum de 1980, les artistes québécois perdent peu à peu l'intérêt du public, le son change, on troque les guitares et les mandolines pour des synthétiseurs. Le rouleau compresseur de la new wave fait son oeuvre. Certains artistes québécois perdent des plumes, mais d'autres acceptent d'emboîter le pas.

«Le premier artiste québécois à avoir pris ce virage est Paul Piché, avec son disque Nouvelles d'Europe. D'autres ont suivi. C'est à ce moment-là qu'est né le concours L'Empire des futures stars.»

Le regard de Guy Brouillard s'illumine quand il se met à parler de ce concours qui a fait éclore bien des talents au Québec, dont Ariane Moffatt. «Je me souviendrai toujours de la fois où j'écoutais des démos dans le but de faire une présélection et que je suis tombé sur Ariane. J'ai tout de suite été frappé par sa voix et son style. J'ai regardé sa fiche et j'ai réalisé qu'elle n'habitait pas loin de chez moi.»

La jeune candidate de 16 ans était en fait la gardienne de ses enfants.

«Guy Brouillard a été la première figure importante de ma carrière, m'a raconté Ariane Moffatt. C'est un gars très ouvert, c'est un passionné, un mélomane. Ce que nous entretenons avec les radios est très particulier, raconte la musicienne. C'est une relation amour-haine. Mais je dois dire que j'ai toujours aimé la vision de l'équipe de CKOI.»

Des artistes en pleurs

Guy Brouillard occupe un poste clé au sein de CKOI. Les décisions qu'il prend ont un impact majeur sur le succès d'un disque ou la carrière d'un artiste. Quand on aborde ce sujet avec lui, il choisit les mots pour en parler.

«Oui, mon rôle est important, mais j'ai toujours tenté de faire preuve de franchise avec les maisons de disques ou les artistes. Je ne me contente pas de dire tout simplement que leur chanson n'est pas pour nous. J'explique les raisons qui ont mené à un refus.»

Guy Brouillard dit avoir appris à vivre avec la pression qu'il reçoit de ceux qui composent l'industrie du disque. «J'ai vu des artistes débarquer dans mon bureau en pleurant. Ils me disaient qu'ils avaient hypothéqué leur maison pour produire leur disque.»

«Au début, je trouvais cela difficile de dire non à quelqu'un. Je dormais mal la nuit. Aujourd'hui, j'essaye d'éviter le contact avec les agents et les artistes, donc avec les émotions.»

Le doyen des discothécaires au Québec a aussi fait une grande différence pour des artistes qui étaient déjà bien établis dans leur pays d'origine. Guy Brouillard se souvient d'un voyage qu'il a fait en France dans les années 80 (pour les plus jeunes, précisons que c'était à l'époque la façon de mettre la main sur des exclusivités). Il est revenu avec, dans ses bagages, un disque de Francis Cabrel.

«Sa maison de disques ne voulait pas le sortir ici. Ils ne croyaient pas qu'il pouvait avoir un succès au Québec. Je leur ai dit que j'allais leur montrer qu'ils avaient tort.»

On connaît la suite de l'histoire.

Des périodes de doute

Guy Brouillard apprécie beaucoup ce que les technologies lui permettent de faire aujourd'hui. «Avant, on prenait ce qu'on nous disait de prendre. Aujourd'hui, grâce à l'internet et aux réseaux sociaux, on a accès à tout», dit celui qui vient d'avoir un coup de foudre pour le DJ turc Burak Yeter.

La longévité de Guy Brouillard comme directeur musical dans une radio est pour le moins impressionnante. Pouvoir suivre tous les courants musicaux et les aléas du marché sur quatre décennies relève d'un véritable tour de force. Mais ne comptez pas sur lui pour une séance d'autocongratulation.

«Ce gars-là est incapable de recevoir les compliments, m'a dit son collègue Jean-Philippe Leroux. On a souligné ses 40 ans de carrière lors du party de Noël, et il s'est empressé de parler des personnes qui l'avaient aidé.»

En effet, Guy Brouillard m'a rapidement parlé d'Éric Martel, animateur du 6 à 6, de Martin Cloutier, l'un des membres de la matinale Debout les comiques !, et d'autres collègues qui contribuent par leurs suggestions et leurs coups de coeur à façonner le son de la station.

Ce passionné de musique a connu des périodes de doute. Les années où Corus Média fut propriétaire de la station (de 2001 à 2010) furent éprouvantes pour lui.

«On était dirigés par des patrons anglophones qui ne savaient rien de la culture québécoise, qui n'avaient jamais entendu parler d'Éric Lapointe et qui se demandaient pourquoi on diffusait 65 % de musique francophone alors que c'est une obligation. On s'est donc perdus. Les cotes d'écoute se sont mises à chuter. J'ai vraiment pensé tout arrêter.»

CKOI a finalement été vendu à Cogeco. Les nouveaux patrons ont dit à Guy Brouillard de reprendre le contrôle de la situation et de redonner à CKOI son ADN. Les cotes d'écoute ont remonté et le directeur musical a retrouvé son optimisme.

Si à CKOI « on change le monde un hit à la fois », comme le clame le slogan, celui qui vit entouré de milliers de disques avance dans la vie une chanson à la fois.

«J'ai parfois besoin de vide, de sérénité. Je fais alors de grandes marches. Mais ces moments de silence ne servent finalement qu'à une chose: me faire apprécier encore plus la musique.»

Dix coups de coeur de Guy Brouillard

10. Jimi Hendrix, Electric Ladyland

«Un album qui fut un véritable électrochoc pour le petit garçon que j'étais.»

9. L'album blanc des Beatles

«L'album le plus complet des Beatles. Je ne m'en suis jamais lassé.»

8. Supertramp, Crime of the Century

«Un incontournable pour toute une génération.»

7. Harmonium, L'Heptade

«Une oeuvre magistrale qui est arrivée en même temps que CKOI et qui a bénéficié d'une nouvelle version extraordinaire.»

6. Stevie Wonder, Songs in the Key of Life

«La quintessence de la musique soul.»

5. U2, The Joshua Tree

«Un grand album d'un des plus grands groupes rock de tous les temps.»

4. The Clash, London Calling

«Le disque de la révolution.»

3. Lady Gaga, The Fame

«La pop à l'état pur.»

2. Coldplay, Viva la Vida

«Un groupe dont je ne me lasse toujours pas.»

1. Rag'n'Bone Man, Human

«Mon dernier coup de coeur, un artiste qu'on n'a pas fini d'entendre.»




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