Alain Saulnier: «On dénature Radio-Canada»

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«À l'heure actuelle, il y a une trop grande dépendance de Radio-Canada au pouvoir politique», dénonce Alain Saulnier.

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Dans Ici était Radio-Canada, l'ex-directeur de l'information Alain Saulnier livre une charge à fond de train contre le PDG de la société d'État Hubert T. Lacroix et le gouvernement Harper. Selon lui, tous deux sont complices du démantèlement du diffuseur public.

Q En lisant ce livre, plusieurs penseront qu'il s'agit d'un règlement de comptes à l'endroit du président de Radio-Canada Hubert T. Lacroix qui vous a congédié. Est-ce le cas?

R Les gens qui me connaissent savent que ce n'est pas mon style. Ce que je dénonce, c'est ce qui est en train de se produire. À l'heure actuelle, il y a une trop grande dépendance de Radio-Canada au pouvoir politique. Ce n'est donc pas l'individu que je dénonce, mais bien l'absence de ce que les Anglais appellent l'«arm's length», soit la saine distance d'avec le pouvoir. Elle n'existe plus aujourd'hui. Quand on est face à un conseil d'administration qui est composé uniquement de gens qui ont soutenu le Parti conservateur, il y a un problème. Le C.A. et le PDG de Radio-Canada sont en train de remplir une commande politique, celle de rétrécir la taille de cette entreprise. Et pour faire quoi? On ne sait pas trop, car tout cela semble improvisé.

Q Vous montrez du doigt le gouvernement conservateur, mais le Parti libéral n'a pas été plus généreux à l'endroit de Radio-Canada.

R Je cite Solange Chaput-Rolland qui disait: «Je n'ai pas connu un premier ministre canadien qui n'ait pas tenté un jour ou l'autre de museler les journalistes de Radio-Canada.» La recherche que j'ai faite - j'ai parlé à d'anciens patrons, d'anciens présidents, etc. - montre qu'ils ont tous vécu des périodes difficiles, les tensions ont été toujours là. Personnellement, j'ai connu la période Chrétien. Au lendemain du référendum de 1995, c'est la période où il y a eu les pires coupes, si on exclut ce qui se passe aujourd'hui. Aucun gouvernement n'a ménagé Radio-Canada, mais actuellement, le président et le C.A. sont inféodés aux demandes du ministre du Patrimoine et à celles du gouvernement. Et je ne crois pas que le gouvernement conservateur croie à la nécessité de maintenir le service public.

Q Un autre qu'Hubert T. Lacroix aurait-il pu résister aux pressions du gouvernement fédéral?

R Je pense qu'avec le gouvernement en place, la tension serait la même peu importe la personne en poste. Mais ce président met plus d'empressement à remplir les commandes que ce qu'on lui demande. L'autre reproche que je lui fais, c'est qu'il n'a pas de vision. La seule façon qu'on a trouvée pour maintenir Radio-Canada, c'est d'augmenter les revenus commerciaux. Or en faisant cela, on dénature Radio-Canada, on se tire dans le pied complètement. Sans compter qu'on est en train de faire une seule entreprise avec deux entités distinctes (la CBC et Radio-Canada). C'est dramatique pour les francophones du Québec et de l'extérieur.

Q À votre avis, les raisons de votre renvoi sont-elles politiques?

R Il y a quelque chose de politique, oui. Ce n'est pas le ministre qui appelle et qui dit: «Débarrasse-toi donc d'Alain Saulnier.» Mais dans le contexte, j'étais quelqu'un qui s'opposait aux décisions. Je n'ai jamais été un «yes man», j'ai toujours dit ce que je pensais et c'est ce qui fait que, du point de vue de la direction, j'étais probablement dans les jambes pour la suite des choses.

Q Est-ce à dire que les gens qui vous succèdent sont d'accord avec ce qui se passe à Radio-Canada?

R Ce serait vicieux et mesquin de dire cela. Je pense plutôt qu'une nouvelle personne qui débarque et qui est moins expérimentée risque de composer plus difficilement avec cet univers-là. Moi je savais comment répondre au service des ventes qui voulait constamment nous imposer des affaires. Je ne veux pas médire sur les gens qui m'ont remplacé, je pense qu'ils font leur possible dans les circonstances. Mais c'est tellement le bordel, comment faire son possible? C'est difficile.

Q Vous racontez qu'à l'émission Enquête, vous avez déjà diffusé un reportage qui mettait en cause la belle-famille d'Hubert T. Lacroix. A-t-on tenté de vous censurer?

R Jamais personne n'a osé. L'exemple de la belle-famille traduit bien ma façon de faire. Je n'ai pas averti le président parce que je ne voulais pas qu'il puisse intervenir. Le contentieux était informé et je me rappelle qu'on est venu me voir pour me demander: «Es-tu au courant que c'est la famille du président?» J'ai répondu: «Oui, tu vas faire ta job et je vais faire la mienne...»

Q Vous expliquez que vous faisiez très attention, au service de l'information, afin que votre couverture de la campagne électorale soit bien équilibrée. Vous sentiez qu'on vous surveillait?

R Oui, on se sentait surveillés. C'est pour cette raison que j'ai demandé au Centre d'études sur les médias d'analyser notre couverture. Leur conclusion: elle était équilibrée. Mais allez présenter ça au conseil d'administration... Ce sont tous des unilingues anglophones, ils s'en fichent, ils n'ont aucune idée de qui tu es et de ce que tu fais. C'est l'ignorance totale de ce qu'est Radio-Canada.

Q Vous proposez quelques solutions pour sauver Radio-Canada, dont l'adoption d'une nouvelle loi et un changement dans le mode de financement. Il n'est pas trop tard?

R Radio-Canada a encore un avenir, mais il se fait tard. Il faut aller chercher les jeunes, ceux qui montent. Je crois que le prochain président devrait avoir moins de 35 ans, qu'il ait grandi dans la culture numérique, qu'il soit un visionnaire. Mais aujourd'hui on est en train de miner l'avenir en se départant des jeunes employés. Or ce sont eux qui représentent l'avenir.

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