Nicolas Fargues: l'art français du «French-bashing»

2015, année pessimiste? Dans Au pays du p'tit, l'écrivain français... (PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE)

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2015, année pessimiste? Dans Au pays du p'tit, l'écrivain français Nicolas Fargues donne voix à Romain Ruyssen, professeur de sociologie dont le dernier essai, consacré au déclin de la France, fait polémique. Romain Ruyssen s'ennuie, seul, avec sa compagne, comme avec sa jeune maîtresse.

La fatigue de cet intellectuel rappelle celle du héros de Soumission, roman prophétique de Michel Houellebecq paru au matin des attentats contre Charlie Hebdo. Pourtant, Nicolas Fargues, 43 ans, un écrivain si beau qu'il a déjà prêté ses traits à une campagne Chanel, ne partage pas le pessimisme de Michel Houellebecq.

Au contraire, son dernier roman se veut une provocation. Un appel au réveil à une France qui se complaît dans sa sinistrose. Fait assez original, Romain Ruyssen décrit aussi une certaine vision des francophones autour du monde, qu'il voit comme les héritiers des défauts des Français.

Nous avons rencontré l'écrivain provocateur, qui a déjà collaboré au quotidien Le Devoir au début des années 2000, lors de son passage au Salon du livre de Montréal.

Q: Avant de commencer, puisque nous sommes au Québec, il faut que je vous pose la question. Croyez-vous, comme votre narrateur, que les francophones autour du monde ont hérité des tares génétiques des Français?

R: Vous savez, ce livre est à bien des égards, une provocation. Il manie l'excès, la mauvaise foi, pour faire réagir. [...] Si on compare la Côte d'Ivoire et le Ghana, deux pays frontaliers, de culture comparable, l'un francophone, l'autre anglophone, on voit qu'ils ont une économie différente. Au Cameroun, les anglophones sont beaucoup plus avancés que les francophones... Tous ceux qui sont francophones ont hérité d'une partie des tares des Français. Je me suis plu à faire une page là-dessus. J'ai lu quelque part que les anglophones reprochent aux Québécois de se replier sur eux-mêmes, qu'ils avaient une tendance à râler. J'ai tout mis sur le dos de la France. Mais il faut voir ce livre comme un exercice de style qui tend à la caricature.

Q: En effet, quand on lit Au pays du p'tit, on se demande si vous allez bien.

R: Évidemment, j'ai une tendance à ironiser sur beaucoup de choses, mais je n'ai pas cette dépression latente de mon personnage. J'avais envie de faire quelque chose de sarcastique. Quand vous écrivez, vous découvrez une part de vous-même qui n'est pas apparente.

Q: Votre héros, Romain Ruyssen, a été comparé dans la presse à un héros houellebecquien. Vous sentez-vous dans cette veine?

R: L'autodénigrement est quelque chose de très français. Le «self-bashing» n'est pas poussé jusqu'au bout. Je voulais aller jusqu'au bout [de ce «self-bashing»] en n'ayant aucune pitié. Certains se sentent visés, montrés du doigt, et c'est le but. C'est très français. Depuis Voltaire, on cultive un regard ironique sur nous-mêmes, mais nous n'avons pas, par exemple, le même humour que les Britanniques. Nous sommes trop persuadés de notre propre intelligence.

Q: La France a en effet donné naissance récemment à beaucoup de penseurs du déclin.

R: On se plaint beaucoup en oubliant qu'on a de la chance et que cette chance est fragile. Avec les attentats, on est mis face à des problèmes fondamentaux. Toutes les petites choses du quotidien tombent d'un coup face au danger. C'est une tragédie qui rend les gens moins enclins à la complainte. [...] J'aime mon pays, et ce livre est une réaction, comme je l'aurais face à un membre de ma famille qui se laisse aller. [...] Quand on écrit, on ne peut pas prévoir la réalité.

Q: Écrire et prévoir la réalité, c'est pourtant le reproche qui a été fait à Michel Houellebecq avec Soumission après les attentats de Charlie Hebdo.

R: L'attentat contre Charlie Hebdo ne visait pas que Charlie Hebdo. Nous sommes tous concernés. [Le rappeur français] Youssoupha disait qu'on a perdu beaucoup de temps à nous demander qui est Charlie, qui ne l'est pas, mais nous sommes tous visés. C'est un autre effet des attentats. Vous avez un sentiment d'appartenance qui pousse chez des gens qui en étaient jusque-là exclus.

Q: Les attentats en France vous inspirent-ils quelque chose de plus tendre?

R: Quelque chose de plus tendre, j'en ai envie. J'alterne, dans mes romans, entre la première et la troisième personne, et entre des livres plus tendres et plus cruels. Le prochain roman laissera plus de place à l'humain. [...] Est-ce que je serai inspiré par les attentats? Non, c'est trop frais.

Q: Revenons à votre narrateur, Romain Ruyssen, un essayiste, professeur à l'université, dans la quarantaine. Est-ce qu'il aurait pu être une femme?

R: Vu qu'il exerce sa cruauté sur les femmes, il fallait qu'il soit un homme. Dans ce roman, j'ai une vision pessimiste du rapport amoureux. Cette prédation de l'homme plus âgé pour la femme plus jeune est caractéristique. Mais je voulais le décrire de la façon la plus libérée possible. Je ne voulais pas me brider. Je voulais aller dans quelque chose de très cru, comme écrire qu'un homme pense à sa maîtresse pendant qu'il couche avec sa femme.

Q: Vous allez plus loin, il pense même au dégoût que sa femme lui inspire pendant qu'il couche avec elle...

R: Ça sert aussi à ça, la littérature, à dire des choses très moches. C'est là où je me déploie le mieux. C'est comme ça que je peux décrire le monde, en parlant de nos faiblesses et de la réalité derrière les apparences. Cela ne veut pas dire que je suis pessimiste. J'écris comme ça. Je me sens dans la filiation directe d'un Houellebecq.

Q: Pourtant, Michel Houellebecq semble incarner ses personnages, et il joue sur la confusion entre ses narrateurs et son personnage. Ce n'est manifestement pas votre cas.

R: Si on le lit bien, on voit qu'il est beaucoup plus tendre qu'on ne le pense. On le traite de macho, de misogyne, mais ce sont ses personnages féminins qui s'en sortent le mieux. On ne peut rien contre une vision désenchantée du monde. Dire le mal, c'est aussi le conjurer.

Q: C'est quoi, alors, le «pays du p'tit» ?

R: Le mot «petit» ressort tout le temps. Paradoxalement, chaque fois qu'il y a quelque chose de bien, on l'utilise. Pourquoi tout rendre petit? Mais c'est un détail, un angle, parmi d'autres, pour appréhender le pays. La France est le pays de la mesure. [...] On minore pour ne pas être taxés d'excès. La France est le pays de la modération absolue, de la prise de risque minimale.

Q: C'est ennuyeux?

R: Ennuyeux, non. Mais ronronnant. On a pourtant un réservoir [à idées] extraordinaire. Les communautés culturelles. Les gens ont beaucoup de choses à nous apprendre venant d'ailleurs. C'est ce qui m'intéresse, la France d'aujourd'hui.

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Au pays du p'tit. Nicolas Fargues. P.O.L., 233 pages.

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