Leila Alaoui: destins inachevés

Sans titre, photo tirée de la série No... (Photo Leila Alaoui, fournie par le MBAM)

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Sans titre, photo tirée de la série No Pasara, 2008, Leila Alaoui (1982-2016), épreuve à développement chromogène.

Photo Leila Alaoui, fournie par le MBAM

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Le drame des citoyens marocains qui tentent une migration clandestine en Europe au péril de leur vie. Tel est le sujet d'une série de 24 photographies exposées au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM). Le fruit d'un travail réalisé en 2008 par l'artiste franco-marocaine Leila Alaoui, morte tragiquement l'an dernier.

C'est la première fois que la série de photographies de Leila Alaoui sur les migrants clandestins, série commandée par l'Union européenne, est exposée en entier. Elle s'intitule No Pasara, qui signifie «ça ne se produira pas», «ça n'arrivera pas», «vous ne passerez pas». L'expression réfère aussi au «el fascismo no pasará» de la guerre civile espagnole: «Le fascisme ne gagnera pas.» Une façon de dire aux candidats d'une traversée du détroit de Gibraltar ou de la Méditerranée: «Oubliez vos rêves, ils ne se réaliseront pas.»

La défaite est en effet le plus souvent au bout du voyage du migrant. Noyade, arrestation, camp de réfugiés, rapatriement dans son pays... Pour quelques-uns qui parviendront à bon port, le pays sublimé ne se métamorphose que rarement en Eldorado...

Art et documentaire

La photographe franco-marocaine a pris ses clichés sur la côte méditerranéenne du Maroc, près de Nador et de Tanger, et à l'intérieur des terres du royaume chérifien. Les photos sont documentaires, humanitaires et artistiques.

«Elles se situent au croisement de l'art et du documentaire, dit Diane Charbonneau, conservatrice des arts décoratifs et de la photographie au MBAM. Il y a une réflexion dans ces photographies, un investissement émotif, personnel, un côté très formel. On voit que Leila Alaoui a passé du temps avec les jeunes qu'elle a photographiés.»

Ces jeunes semblent porter toute la peine du monde. Ils ont le regard grave, pensif ou interrogateur. Avec un mélange d'espoir et de fatalisme. Sauf peut-être cette petite fille qui sourit timidement à l'objectif, debout près d'une fontaine décorée de mosaïques d'art islamique.

Une photo, bouleversante, montre six jeunes garçons regardant à travers une fenêtre. L'un d'eux fait le V de la victoire mais son regard est éteint. Ces enfants ne sourient pas. Ils ont les cheveux coupés courts. Soudain, on pense aux photos dramatiques d'enfants emprisonnés et condamnés.

Vue de l'exposition No Pasara, de Leila Alaoui, présentée... (Photo André Pichette, La Presse) - image 2.0

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Vue de l'exposition No Pasara, de Leila Alaoui, présentée au MBAM. Sur la photo de gauche, quelqu'un a écrit sur un mur une phrase en arabe qui veut dire « Ouvrez la porte ou je vais m'exploser ».

Photo André Pichette, La Presse

Le rêve de l'ailleurs

Dans une des images, trois harraga (en arabe : ceux qui brûlent, sous-entendu la frontière) ont embarqué dans une chaloupe de fortune. Ils échoueront leur traversée de la Méditerranée...

Dans d'autres photos, des enfants portent des maillots estampillés «France», «España» ou «Andalucía», un tee-shirt Pokemon, un maillot du Barça ou une chemise Lacoste. Sur une autre, un candidat à l'évasion a un sac à dos Calvin Klein. Les images évoquent la vie au Maroc. Des jeunes travaillent dans les champs ou dans des ateliers. D'autres traînent devant chez eux, dans un dépotoir ou sur des maisons en ruines.

L'exposition dérange. Elle rappelle le désespoir qui gangrène bien des pays «du Sud», surtout les jeunes, qui rêvent d'un ailleurs à cause du peu de perspectives qu'ils ont chez eux. Elle évoque la nécessité d'un meilleur développement de ces pays pour un bien-être local des populations.

Destin tragique

La présentation de No Pasara prend un tour d'autant plus émouvant que Leila Alaoui est disparue il y a un an, le 18 janvier, à l'âge de 33 ans, des suites de blessures graves. Trois jours plus tôt, elle avait été mitraillée sur la terrasse d'un café d'Ouagadougou, lors d'un attentat terroriste au cours duquel 30 personnes sont mortes, dont six travailleurs humanitaires québécois. Leila Alaoui se trouvait au Burkina Faso dans le cadre d'un reportage sur les droits des femmes, commandé par Amnistie internationale. 

«Après avoir exposé et acquis des oeuvres de talentueuses photographes contemporaines marocaines lors de notre exposition sur l'orientalisme en 2015, j'avais pu découvrir le travail de Leila Alaoui, dit Nathalie Bondil, directrice du MBAM. Je voulais que nous rendions hommage à cette artiste rayonnante d'une scène africaine émergente. Silence des visages, éloquence des paysages, Alaoui signe une oeuvre mémorielle, respectueuse et pleine d'empathie: son in memoriam engagé. À nous de porter son message. En sa mémoire et celle des victimes.»

Après Montréal, cette exposition sera présentée à New York du 5 au 7 mai dans le cadre de la foire 1: 54 Contemporary African Art Fair.

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No Pasara, de Leila Alaoui, au MBAMl (1380, rue Sherbrooke Ouest, Montréal), jusqu'au 30 avril




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