La guerre de l'eau fait rage entre Québec et les municipalités

Plusieurs villes au Québec réclament la juridiction sur... (Photo André Pichette, La Presse)

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Plusieurs villes au Québec réclament la juridiction sur les milieux humides, ce que refuse net le gouvernement provincial.

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Protection des milieux humides, vulnérabilité des réserves et protection des sources : l'eau sera au coeur d'intenses pourparlers et de guerres de pouvoir entre le gouvernement du Québec et les municipalités au cours des prochaines années.

Au moment même où on vient d'adopter à Québec le projet de loi 132, intitulé « Loi concernant la conservation des milieux humides et hydriques », la Commission scolaire de Laval veut construire deux nouvelles écoles (dans les quartiers Auteuil et Chomedey), avec la bénédiction de la Ville de Laval, dans deux zones humides distinctes.

L'affaire, d'abord mise au jour par l'hebdomadaire Courrier Laval, a provoqué une levée de boucliers des écologistes et crée par ailleurs des remous au sein du conseil municipal de la troisième ville du Québec.

« Encore une fois, [...] les décisions sont prises au-dessus du Service de l'Environnement et de son directeur [Gilles Benoit], qui n'a d'autre choix que de suivre la parade décisionnelle depuis que son service est sous tutelle de l'Ingénierie (2014) », écrit le conseiller indépendant Alain Lecompte dans un courriel envoyé à La Presse.

Selon M. Lecompte, un des cinq conseillers qui ne siègent pas dans l'équipe du maire Marc Demers, l'histoire se répète à Laval. « Il y a de moins en moins de terrains disponibles à Laval, et donc, la pression est de plus en plus forte, dit-il. Comme d'habitude, on discute peu au conseil municipal, et le ministère de l'Environnement distribue des permis comme de l'eau. Dès qu'on parle d'"enfants" ou de "terrain de soccer" dans les nouveaux projets, le Ministère est favorable. »

Laval a maintes fois fait les manchettes au cours des dernières années, en plus de provoquer la colère des environnementalistes, en raison du développement de projets immobiliers ou commerciaux en milieux humides.

Le directeur du Conseil régional de l'environnement de Laval, Guy Garand, critique lui aussi vigoureusement ces deux nouveaux remblais prévus par la Commission scolaire. « Dans le contexte des changements climatiques, de l'aménagement du territoire et des inondations dont on a tant parlé ce printemps, je trouve regrettable qu'on continue à faire disparaître des milieux humides, dit-il. On en a déjà tellement perdu à Laval... »

Laval est souvent montré du doigt, mais le problème de protection des milieux humides s'étend à la grandeur de la province, ajoute M. Garand. Lui et ses collègues du Regroupement national des conseils régionaux de l'environnement du Québec (RNCREQ) exigent donc un moratoire sur les nouveaux permis de remblai d'ici l'adoption de la nouvelle loi, prévue en 2018. « Si Québec n'impose pas de moratoire, ça va être le bar ouvert pour les promoteurs avant l'entrée en vigueur d'une loi plus stricte », craint M. Garand.

À la Ville de Laval et à la Commission scolaire, on minimise la portée environnementale du futur remblai de ces deux milieux humides. « La Ville a réalisé une étude, et il y a peu d'impact parce que l'eau ne s'écoule pas dans un ruisseau, selon notre Service de l'environnement », dit Nadine Lussier, porte-parole de Laval.

Louise Lortie, présidente de la Commission scolaire, affirme que ces deux terrains « n'ont pas de valeur environnementale » et que son organisation possède d'autres terrains en milieux humides qu'elle pourra échanger à la Ville en guise de compensation au besoin.

Le ministère de l'Environnement a accordé le permis pour le projet du quartier d'Auteuil, et celui de Chomedey est toujours à l'étude. À la Commission scolaire de Laval, on précise que la croissance démographique soutenue rend urgente la construction d'autres écoles. On prévoit accueillir 7500 nouveaux élèves de plus à Laval d'ici 2031, ce qui se traduira par la construction de 11 autres écoles.

« Et encore, précise Louise Lortie, ce sont des prévisions du Ministère. Cette année, par exemple, nous devions accueillir 1000 élèves de plus et nous en avons eu 1500 ! »

L'or bleu menacé

En raison des nombreuses controverses autour de constructions dans des milieux humides depuis quelques décennies, la Ville de Laval est devenue, en quelque sorte, l'exemple à ne pas suivre lors de l'étude du projet de loi 132. Le maire de Québec, Régis Labeaume, a même lancé cette phrase en commission parlementaire devant le ministre de l'Environnement, David Heurtel, le mois dernier : « Nous ne sommes pas tous des Vaillancourt », en référence à l'ex-maire de Laval, aujourd'hui emprisonné pour fraude.

« À cause de l'héritage de Laval, le ministère de l'Environnement est tellement traumatisé qu'il ne laisse aucune latitude aux municipalités, précise Régis Labeaume à La Presse. C'est comme si M. Heurtel disait qu'il est très vertueux, mais que nous, les municipalités, nous ne le sommes pas ! »

La Ville de Québec, comme d'autres villes au Québec, réclame la juridiction sur les milieux humides, ce que refuse net le gouvernement provincial.

La protection des milieux humides n'est qu'un des nombreux dossiers préoccupants pour le gouvernement du Québec et les municipalités dans la filière « eau ». Dans les prochaines années, l'approvisionnement, la qualité et la disponibilité de l'eau seront au coeur des grands défis environnementaux.

D'ici 2021, toutes les villes du Québec devront rendre un rapport sur la vulnérabilité de leur réserve d'eau. Cette échéance de trois ans semble donner aux villes suffisamment de temps pour dresser leur inventaire hydraulique, mais le Québec est tellement en retard en cette matière qu'il sera très difficile d'y arriver, affirme François Morneau, conseiller spécial et coordonnateur au groupe Ouranos. « En Ontario, ils ont mis les bouchées doubles après le drame de Walkerton [NDLR : en 2000, 2300 habitants de cette petite ville ontarienne sont tombés gravement malades à cause de la contamination de l'eau et sept d'entre eux en sont morts], mais au Québec, nous sommes 15 ans en retard. On aura une petite idée en 2021, et encore », dit M. Morneau.

Le chercheur précise que « certaines municipalités commencent déjà à manquer d'eau l'été, quand les rivières baissent ». « À Québec, on a déjà manqué d'eau en 2002 et en 2010, reprend M. Morneau. On ne le dit pas pour ne pas créer de panique, mais la vulnérabilité de l'approvisionnement est un réel problème au Québec. On ne s'en rend pas compte parce que nous sommes entourés d'eau. »

M. Morneau croit qu'une plus grande sensibilisation passe par la taxation de l'eau, question de mettre un prix sur la ressource.

Autre objet de discussion entre Québec et les municipalités au cours des prochains mois : la protection des sources d'eau et le prélèvement à des fins commerciales. Le gouvernement Couillard doit revoir le Règlement sur le prélèvement des eaux et leur protection cet été, et un regroupement de 230 municipalités a demandé, la semaine dernière, l'établissement d'une distance minimale de deux kilomètres entre les cours d'eau et les puits gaziers ou pétroliers.

Après les inondations printanières, qui ont monopolisé l'attention pendant quelques semaines, l'eau restera un sujet chaud au Québec d'ici les prochaines élections provinciales, en octobre 2018.




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