Louis Bernard dans les coulisses du pouvoir

Les mémoires de Louis Bernard prennent la forme... (PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE)

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Les mémoires de Louis Bernard prennent la forme d'une conversation à bâtons rompus, d'entretiens avec le politologue de l'Université de Montréal Michel Sarra-Bournet.

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(Québec) Jacques Parizeau aurait pu rester au pouvoir en dépit de sa défaite référendaire de 1995. Brian Mulroney est responsable du naufrage de l'accord du lac Meech, parce qu'il a usé de ses stratégies de négociateur patronal. Robert Bourassa n'a pas toujours été le fédéraliste qu'on a connu à la fin de sa carrière politique.

Les mémoires de Louis Bernard prennent la forme d'une conversation à bâtons rompus, d'entretiens avec le politologue de l'Université de Montréal Michel Sarra-Bournet. Mais sous son apparence de spontanéité, l'avocat formé à Londres fait un rappel méticuleux et détaillé d'une foule d'événements où il s'est retrouvé aux premières loges, depuis le début des années 60.

On lui doit quelques brefs portraits des premiers ministres qu'il a servis. Jean Lesage, un avocat très compétent, «l'accoucheur du Québec moderne», qui pleurait comme un enfant le soir de la défaite de juin 1966. Daniel Johnson père, «un homme tourmenté, piètre administrateur, mais homme d'État». René Lévesque, un être «d'une catégorie à part. Difficile à définir, difficile à juger, difficile à prévoir, mais facile à aimer». «Jamais le Québec ne pourra compter sur un autre René Lévesque.»

Robert Bourassa, qui «vivait de et pour la politique, son seul intérêt dans la vie. Il lui a consacré l'essentiel de lui-même au sacrifice de sa santé». Son habileté et sa fermeté dans les discussions constitutionnelles «lui ont gagné à bon droit l'estime de ses collègues». «Un bon premier ministre quand les choses allaient bien, un mauvais quand elles allaient mal.» Jacques Parizeau, enfin, son dernier patron, toujours au-dessus des remarques mesquines, il aura su persuader les Québécois du sérieux du projet souverainiste. Parizeau a toujours dit qu'il ne voulait pas administrer une province, rappelle Louis Bernard. Il avait la stature pour diriger un pays.

Observateur

Rares sont les conseillers qui se sont trouvés à autant d'endroits névralgiques. Sorte d'observateur perpétuel des temps forts de la politique québécoise, Louis Bernard a récemment publié ses souvenirs aux éditions du Boréal en 300 pages denses sous le titre Louis Bernard, Entretiens. Si sa mémoire ne faillit jamais, ce mandarin par excellence, souverainiste convaincu, se garde d'imposer une grille d'analyse unidimensionnelle. Jeune avocat frais émoulu de la London School of Economics, il était là aux côtés de Jean Lesage pour préparer des projets de loi. Il était là encore, toujours jeune prodige, mandarin auprès de Robert Bourassa dans les années 70. Il fait le saut avec le PQ, dès lors, devient un proche conseiller de René Lévesque dès 1976. Lors des négociations sur l'accord du lac Meech, Robert Bourassa demande personnellement à M. Bernard de le suivre à Ottawa. Il mettra fin à cette collaboration après le naufrage de l'entente. Parizeau arrive, et Louis Bernard sera, de nouveau, au premier rang, cette fois chargé de préparer le référendum de 1995.

«Ceux qui ont suivi de près cette période n'apprendront rien, je ne dévoile pas de secrets», expliquait-il la semaine dernière. Mais bien des lecteurs qui n'ont qu'un souvenir flou de cette période trouveront un résumé détaillé, et sans parti pris, du travail d'un «grand commis de l'État».

Dans les coulisses

Heureusement, on est souvent loin de la théorie politique. Bernard nous amène dans les coulisses de la suite de René Lévesque au moment de la défaite du référendum de 1980. «Ils nous ont laissés tomber», dira Lévesque. «Dans son esprit, je pense que le "ils" étaient les francophones du Québec», observe M. Bernard. Mais René Lévesque retombe aussitôt sur ses pieds, en 30 minutes, il griffonne un discours qui vise à la fois à éviter que la violence n'éclate dans les rues de Montréal, à l'initiative de partisans «enragés par la défaite», et à contrer le découragement. «Il ne voulait pas qu'on dise: "C'est fini, on lâche tout! "»

«Alors il a eu ce trait de génie. "Si je vous ai bien compris, vous êtes en train de me dire: à la prochaine fois! "», une formule qui a à la fois calmé les perdants et soutenu l'espoir des souverainistes. Le PQ remportera les élections de 1981, avec 49% des suffrages.

Après un rappel des coulisses de la «nuit des longs couteaux» qui a préparé la voie au rapatriement constitutionnel de 1982, Louis Bernard raconte le dérapage de l'entente du lac Meech, qui devait, en 1987, amener le Québec à signer la Constitution «dans l'honneur et l'enthousiasme». Les gouvernements provinciaux, estime-t-il, n'ont pas été motivés par le bien général du Canada. Le premier ministre Mulroney doit porter une partie de la responsabilité: il «a été victime de son style de négociation». En relations de travail, il est courant de régler les négociations à la dernière minute. Mulroney aura préféré «lancer les dés» à quelques jours de l'échéance de juin 1990, au lieu d'apaiser les inquiétudes des provinces au fur et à mesure qu'elles apparaissaient. Robert Bourassa n'a pas cédé aux provinces qui exigeaient qu'il jette du lest sur la «société distincte». Après l'échec, Bourassa s'est contenté de gagner du temps, il n'était pas enthousiaste devant l'entente de Charlottetown, soumise à un référendum perdu d'avance deux ans plus tard.

Après le naufrage dans le camp fédéraliste, l'élection de Jacques Parizeau et du PQ en 1994 est prévisible. Sans l'échec de Meech, le PQ aurait-il été élu? La semaine dernière, Louis Bernard avouait ne pas le savoir. Robert Bourassa, élu à deux reprises, n'était plus là, Jaques Parizeau aurait de toute façon eu pour adversaire Daniel Johnson.

Au lendemain de sa défaite référendaire, par quelques milliers de voix en octobre 1995, Jacques Parizeau aurait pu dire: «C'est une partie nulle, il va y avoir une période supplémentaire», observe M. Bernard. Il aurait pu promettre un référendum après d'autres élections. «On peut toujours dire que la partie est finie ou qu'elle ne l'est pas.» Mais la position de Parizeau a été «la partie est terminée», et Lucien Bouchard est passé à autre chose, l'atteinte du déficit zéro.

***

Louis Bernard - Entretiens avec Michel Sarra-Bournet

Les éditions du Boréal, 304 pages

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