Jean-François Lisée: la nouvelle lucidité

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Jean-François Lisée

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De Jean Chrétien à René Angélil, en passant par Louise Arbour, lisez les grandes entrevues réalisées par les journalistes de La Presse. »

Louise Leduc
La Presse

L'heure est venue «de voler des idées à la droite quand elles peuvent nous permettre d'obtenir des résultats de gauche». Entrevue avec Jean-François Lisée, un péquiste social-démocrate qui lance ce lundi un essai intitulé Pour une gauche efficace.

Q Vous écrivez que ce livre est destiné au Parti québécois. Pourquoi ne pas avoir susurré ce manifeste à l'oreille de Pauline Marois? Pour concrétiser le concept de «conversation nationale» ?

 

R Ce livre est destiné à tous ceux qui veulent un Québec plus juste et plus prospère. Je l'ai écrit en présumant qu'il n'y aurait pas d'élections provinciales en 2008 et en me disant que le PQ - ou tout autre parti qui trouverait certaines de mes idées intéressantes - pourrait les intégrer à son programme. Là, j'arrive en pleine campagne, à un moment où les programmes sont faits, mais mes idées pourront toujours être reprises dans de futures campagnes électorales ou dans l'exercice de la gouvernance.

Q Êtes-vous toujours le conseiller du PQ?

R Je suis un ami qui répond au téléphone quand on m'appelle. Par exemple, j'ai collaboré à la définition du programme (péquiste) sur l'identité. Sans me faire payer.

Q Pour «casser la possibilité de faire carrière à l'assurance emploi», vous proposez dans votre livre «des contraintes maximales», à savoir obliger les jeunes à retourner à l'école et à décrocher de bons résultats ou les obliger à prendre un emploi «d'utilité publique». Dix coups de fouet avec ça?

R La pire chose qu'on puisse faire à un jeune adulte apte au travail, c'est de le laisser s'habituer à l'assurance emploi ou à l'assurance sociale. Il faut lui dire qu'il n'aura pas d'argent en restant chez lui. Point. Lionel Jospin l'a fait, en France, en créant 100 000 emplois-jeunes - des emplois de surveillants dans les écoles, dans des organismes communautaires, etc. Tony Blair l'a fait aussi, et la proportion de jeunes Britanniques qui sont en chômage pendant plus de 12 mois est aujourd'hui presque nulle.

Q L'idée de «contraintes maximales», ce n'est pas très à gauche, ça...

R L'objectif de la gauche, c'est d'offrir à tous la capacité de s'épanouir individuellement, culturellement, économiquement. Laisser un jeune adulte décrocher, c'est ne pas lui permettre de s'épanouir.

Q Et que crèvent comme des chiens ceux qui refusent de marcher au pas?

R La conséquence doit être claire, mais c'est sûr qu'on ne veut laisser crever personne l'hiver. On ferait un filet social de dernier recours.

Q Ceux qui ne voudront pas payer les coûts réels d'une éducation universitaire - qui sont bien au-delà des droits de scolarité actuels - pourraient, selon votre vision, signer un «contrat citoyen» les engageant à rester au Québec pendant 12 de leurs 20 premières années d'activité professionnelle. Seront-ils aussi assurés en contrepartie d'avoir un travail et un salaire à la hauteur de leur formation?

R Personne ne peut garantir l'emploi désiré. La proposition est la suivante: quel que soit l'emploi que le jeune diplômé décrochera, il devra commencer à rembourser les deux tiers de sa scolarité - la société paierait l'autre tiers - dès qu'il aura un revenu de plus de 75 000$. Il aura 20 ans pour le faire.

Q À votre avis, les frais de garderie devraient être fonction de la capacité de payer de chacun. Les garderies à 5$, puis à 7$, c'est une erreur?

R Non, ce n'est pas une erreur. L'idée était de donner quelque chose en échange à la classe moyenne, qui, du coup, perdait ses allocations familiales.

Q Pourquoi changer la donne, alors, et proposer maintenant des frais de garderie variables?

R Le Québec doit être fiscalement compétitif. Nos voisins canadiens et américains ont réduit la pression fiscale sur les plus riches, les investisseurs, les entrepreneurs, les hauts salariés. On a besoin de ces gens mais, comme je suis de gauche, je ne crois pas qu'ils devraient payer moins d'impôts. Je propose plutôt de réduire les impôts des riches, mais de leur faire payer plus cher les tarifs de l'État. Notre millionnaire paierait ainsi les mêmes impôts que le millionnaire de New York mais, comme lui, il paierait 50$ ou 60$ pour la garderie.

Q Vous proposez aussi que les chambres d'hôtel luxueuses et les fastes repas des gens d'affaires, qui leur sont remboursés, soient désormais considérés comme des revenus imposables. Ça devrait aussi valoir pour le milieu universitaire, dont vous êtes?

R Oui, pour le milieu universitaire, pour les fonctionnaires qui vont manger rue Grande-Allée aussi. Libre à chacun de se réserver la suite royale au Ritz. Mais quand la chambre coûte au-delà du prix moyen d'une chambre d'hôtel, ça devrait devenir un revenu imposable. C'est un privilège éhonté de voir des gens se faire rembourser pour 20 000$ de telles dépenses alors que cette somme est le salaire annuel de bien des gens.

Q Vous préconisez aussi de vendre 25% d'Hydro-Québec. Mario Dumont est-il l'incarnation de votre gauche efficace?

R Mario Dumont a mal réfléchi. D'une part, sa privatisation d'une partie d'Hydro-Québec supposerait une hausse de tarifs puisque les actionnaires réclameraient des profits. D'autre part, il propose de ne vendre des actions qu'à des Québécois, alors qu'on pourrait avoir beaucoup plus d'argent en les vendant sur le marché mondial. Pas question de vendre une aile de notre poule aux oeufs d'or au rabais! Moi, ce que je dis, c'est que la même nuit, nous devrions hausser les tarifs d'électricité presque au niveau de ceux de l'Ontario, réduire les impôts et augmenter les prestations. Ce serait ainsi une opération blanche pour tous les Québécois, mais comme les Québécois réduiront leur consommation d'énergie, ils auront plus d'argent dans leurs poches. En vendant 25% d'Hydro, on réduit la dette du Québec et le Québec aurait ainsi deux milliards de plus par année à consacrer à l'enfance, à l'éducation et à tout le reste.

Q Baisse des impôts des entreprises et des riches de la société, hausse des droits de scolarité en différant leur remboursement au besoin, privatisation partielle d'Hydro-Québec. Toujours à gauche, M. Lisée?

R Il faut avoir l'audace de voler des idées à la droite, de les transformer quand elles peuvent nous permettre d'obtenir des résultats de gauche. L'idée, c'est d'augmenter la richesse, mais sans mettre en cause l'emploi ou le pouvoir d'achat des citoyens.

Q Évaluez, en pourcentage, les probabilités que vous fassiez le saut en politique dans cinq ans.

R 0%

Q Dans 10 ans?

R 1%

Q Dans 15 ans?

R 0%. Si on a un premier ministre qui est dans une situation où la souveraineté est possible, je voudrai contribuer de toutes mes forces. Comme conseiller. La politique demande trop d'abnégation et je préfère contribuer autrement.

Q Vous avez longtemps conseillé des chefs. Pouvez-vous donner de bons conseils à chacun des chefs québécois en poste?

R À Jean Charest, je conseillerais de rire un peu de lui-même pour casser son image de suffisance. Il a l'air un peu trop content de lui-même en ce moment. À Pauline Marois? De mettre de l'avant le fait qu'elle serait la première femme, et la première mère, première ministre du Québec. Tous ceux qui ont une mère pourraient s'identifier à ça. À Mario Dumont, je suggérerais d'arrêter de faire semblant qu'il peut devenir premier ministre pour plutôt convaincre les gens de son utilité dans la vie politique. À Françoise David et Amir Khadir, je conseille de se préparer à avoir une mauvaise soirée le 8 décembre.

LE PARCOURS DE JEAN-FRANÇOIS LISÉE

Ancien journaliste et ex-conseiller politique des premiers ministres Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, Jean-François Lisée est aujourd'hui directeur général du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal. Pour une gauche efficace est son septième livre.

 

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