Il y a 20 ans, le Québec se divisait en deux

Le résultat du référendum de 1995 - 50,58 %... (Archives La Presse)

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Le résultat du référendum de 1995 - 50,58 % pour le Non, contre 49,42 % pour le Oui - aurait difficilement pu être plus serré.

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Pierre Saint-Arnaud
La Presse Canadienne

Il y a 20 ans, le 30 octobre 1995, le Québec se divisait presque parfaitement en deux sur ce qui s'est avéré le scrutin le plus déchirant de son histoire contemporaine.

Le résultat du référendum sur la souveraineté - 50,58 % pour le Non, contre 49,42 % pour le Oui - aurait difficilement pu être plus serré et démontre à quel point l'idée d'indépendance a suscité à ce moment de son histoire l'ambivalence d'un peuple.

Mais ambivalence ne signifiait pas indifférence, bien au contraire: jamais auparavant et jamais depuis a-t-on vu un plus haut taux de participation, soit 93,25 %. À titre de comparaison, plusieurs observateurs ont souligné la participation «élevée» de 68,5 % lors la dernière élection fédérale. Même le référendum de 1980 n'était pas venu près de ce résultat, avec un taux de 85,6 %.

Et en bout de ligne, l'exercice de 1995 s'est avéré, jusqu'à nouvel ordre, le dernier d'une série d'échecs en vue de redéfinir le Canada.

«1995 était la culmination de tentatives de changement qui ont échoué des deux côtés: les souverainistes n'ont pas réussi à gagner leurs référendums et les fédéralistes n'ont pas réussi à réformer la Constitution», estime John Parisella, ex-chef de cabinet de Robert Bourassa et Daniel Johnson, qui agissait comme conseiller pour le camp du Non à l'époque.

Le référendum était, à cet effet, l'aboutissement logique d'une suite d'événements constitutionnels, amorcés par le référendum de 1980.

Le rapatriement unilatéral de la Constitution en 1982 par le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau après la défaite retentissante du Oui en 1980 avait laissé le Québec sur la voie d'accotement.

Ottawa avait ensuite tenté en vain à deux reprises, sous l'impulsion du conservateur Brian Mulroney, de ramener le Québec dans le giron constitutionnel, d'abord avec l'Accord du lac Meech qui devait sombrer aux mains des politiques en 1990 et ensuite avec l'Accord de Charlottetown, qui a été rejeté, lui, par l'électorat.

L'échec de Meech avait provoqué une crise à Ottawa, amenant la défection tant de libéraux que de conservateurs qui devaient se rejoindre sous le parapluie du Bloc québécois, dirigé par le ministre démissionnaire Lucien Bouchard, redoutable tribun qui allait devenir un joueur-clé dans la campagne québécoise pour défaire l'Accord de Charlottetown.

Tout se met en place

Le mécontentement du Québec tout entier s'était ensuite matérialisé l'année suivante avec une rare puissance, la province envoyant 54 députés du Bloc québécois à Ottawa, une situation qui avait semé la consternation au Canada anglais, qui n'aurait jamais cru possible que des souverainistes puissent former l'opposition officielle aux Communes.

Puis, l'élection de Jacques Parizeau et du Parti québécois le 12 septembre 1994 venait placer le dernier tronçon pavant la voie à un référendum sur la souveraineté. Malgré un score presque identique en termes de suffrages - 44,7 % au PQ contre 44,4 % au Parti libéral du Québec dirigé par Daniel Johnson - la disposition de la carte électorale allait offrir 77 sièges aux troupes souverainistes contre 47 au PLQ, soit une majorité confortable lui permettant d'aller de l'avant.

En juin 1995, le Parti québécois, le Bloc et la toute nouvelle Action démocratique du Québec, dirigée par son seul député élu, Mario Dumont, forment une coalition pour le Oui. Le recrutement du jeune Dumont, alors âgé de 25 ans, représente une prise importante puisqu'il incarne cette frange des libéraux provinciaux nationalistes déçus de l'alignement de leur parti sur l'Accord de Charlottetown et qui réclament des pouvoirs accrus et plus d'autonomie pour le Québec.

De la campagne référendaire, déclenchée le 1er octobre, retenons trois éléments: la formulation de la question référendaire, la remise des rênes de la campagne du Oui à Lucien Bouchard et le grand rassemblement fédéraliste du 27 octobre.

Dans le premier cas, la question de près de 40 mots fait référence à un «partenariat économique et politique» avec le Canada, au projet de loi sur l'avenir du Québec et à l'entente de juin entre les trois partis souverainistes. L'objectif est clairement de rassurer, mais elle ouvre la porte à une foule de remontrances des fédéralistes.

« S'ils posaient la question «Voulez-vous vous séparer du Canada», point final, je serais le premier à le reconnaître, s'ils avaient l'honnêteté de poser une question absolument claire aux Québécois», s'insurgeait alors le premier ministre canadien Jean Chrétien.

«On a négocié chaque mot et moi j'étais d'accord avec tout ce que l'on a avancé. Je n'avais aucun malaise durant la campagne», rétorque aujourd'hui Mario Dumont, qui disait à l'époque n'avoir rencontré aucun citoyen qui ne savait pas pourquoi il votait.

Le Oui remonte...

Il fallait toutefois beaucoup plus qu'une question, aussi douce fût-elle, pour gagner un tel pari. Aussi tard qu'au printemps 1995, personne ne donnait une chance aux souverainistes, se remémore l'ex-premier ministre Bernard Landry.

«Six mois avant le référendum de 1995, on était à 30 %, les souverainistes, et quelques mois plus tard, on était à 50 %», dit-il.

Cette hausse avait commencé à se manifester en début de campagne, mais les quelque 40 % que recueillait alors le Oui ressemblaient de plus en plus au plafond de 1980. Jusqu'à ce qu'en cours de campagne, constatant à quel point les foules étaient magnétisées par le charisme de Lucien Bouchard, le camp du Oui, Jacques Parizeau en tête, lui confie le rôle de porte-étendard.

À compter de ce moment, environ trois semaines avant le vote, le camp du Non a senti le tapis lui glisser sous les pieds. Les sondages montraient une progression inquiétante de l'adversaire, au point où la souveraineté devenait une réelle possibilité.

La poussée des forces du Non devait culminer avec le grand rassemblement de la Place du Canada, aussi affublé du titre de «love-in», le 27 octobre au centre-ville de Montréal, où des dizaines de milliers de Canadiens de l'extérieur de la province viennent manifester leur attachement au Québec.

L'effet de ce rassemblement demeure un sujet de controverse qui ne sera sans doute jamais résolu. Outre le fait que les fonds utilisés pour financer ce rassemblement, que ce soit sous la forme de tarifs d'autocar et d'avion réduits, d'organisation logistique et autres, soient un motif de contentieux en vertu des règles de financement, il reste difficile d'évaluer encore aujourd'hui l'influence qu'a pu avoir la manoeuvre.

... le Non l'emporte

La soirée du vote demeure l'une des plus tendues de l'histoire politique moderne; en début de soirée, le Oui est en avance, puis, à mesure que se poursuit le dépouillement, le Non remonte tranquillement la pente pour finalement s'établir gagnant.

La défaite est tellement amère qu'elle amènera Jacques Parizeau, un homme habituellement très cérébral et posé, à prononcer la phrase malheureuse sur le rôle «de l'argent et des votes ethniques» dans la victoire du Non, qui lui collera à la peau pour le reste de ses jours.

Devant ce Québec divisé comme jamais auparavant, M. Parizeau annoncera qu'il quitte son poste de premier ministre le lendemain, laissant la porte ouverte à celui qui, à défaut de les avoir menés au pays, avait conquis une large part de l'électorat québécois.

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