Sommet du G7: les sherpas, préposés aux miracles de la diplomatie

Les guides des leaders des pays les plus... (Photo Jacques Boissinot, La Presse canadienne)

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Les guides des leaders des pays les plus industrialisés de la planète jouent un rôle essentiel dans la préparation des grandes rencontres internationales, comme celle du G7 qui aura lieu à La Malbaie à la fin de la semaine. Sur la photo, le premier ministre Justin Trudeau, en compagnie de Peter Boehm (à sa droite), représentant canadien, et les sherpas des autres pays qui seront présents.

Photo Jacques Boissinot, La Presse canadienne

Le communiqué annonçant la création d'un fonds de santé maternelle et infantile était déjà prêt et le premier ministre Stephen Harper trépignait d'impatience. Cette annonce-là, c'était son « bébé », sa signature sur le Sommet du G8 qui venait de s'ouvrir par un samedi de la fin de juin 2010 à Muskoka, en Ontario.

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Marc Lortie a été le sherpa de l'ex-premier ministre Jean Chrétien au Sommet des Amériques qui a eu lieu à Québec au printemps 2001.

Photo Jacques Boissinot, Archives La Presse canadienne

Mais l'accouchement s'avérait laborieux. À la dernière minute, l'un des membres du club sélect des pays les plus industrialisés de la planète rechignait encore à contribuer à ce fonds qui devait atteindre 5 milliards de dollars sur 5 ans.

Il ne restait plus qu'une heure avant la conférence de presse annonçant l'initiative chère au Canada, mais déjà controversée, car elle excluait les droits reproductifs et les services d'avortement. Et le premier ministre britannique, David Cameron, refusait toujours de délier les cordons de la bourse.

« J'étais dans le hall, et Stephen Harper me pressait d'obtenir l'accord britannique », se souvient le sherpa canadien Leonard Edwards. Mais le sherpa de David Cameron lui revenait toujours avec un « no ».

C'est finalement Stephen Harper qui a l'idée de rencontrer David Cameron, en présence de leurs sherpas respectifs, dans ce qu'on appelle le « salon des leaders », pour dénouer l'impasse. Et c'est là, à la toute dernière minute, que le premier ministre de Grande-Bretagne finit par céder et accepte de participer au projet.

Pour Leonard Edwards, cette matinée intense suivait une nuit passée, en bonne partie, à essayer de convaincre les Russes de condamner la Corée du Nord, qui avait coulé quelques semaines plus tôt un bateau sud-coréen.

C'était la crise internationale du jour. Une de ces crises qui peuvent faire dérailler les sommets les mieux préparés.

« Tous les chefs de gouvernement étaient prêts à blâmer la Corée du Nord, sauf la Russie qui refusait d'utiliser le terme "condamner" dans le communiqué », se souvient Leonard Edwards, un diplomate au long cours, aujourd'hui affilié au Centre pour l'innovation et la gouvernance internationale (CIGI), à Ottawa.

Pendant des heures, les sherpas des sept autres pays ont cherché des stratégies pour convaincre le représentant du président russe, Dmitri Medvedev.

« Nous étions sept et nous avons réussi à isoler le sherpa russe, et à la fin, Medvedev, qui était plus conciliant qu'un Vladimir Poutine, a fini par signer. » - Leonard Edwards, diplomate canadien

M. Edwards n'avait pas beaucoup dormi en 24 heures. Mais à la fin, l'émissaire canadien a « livré la marchandise » à Stephen Harper. Il a pu pousser un double ouf de soulagement.

TRAVAILLEURS DE L'OMBRE

Travailleurs de l'ombre, les sherpas exercent, métaphoriquement, le même rôle que leurs homologues des sentiers de l'Himalaya : ils guident leur client jusqu'au sommet. Et leur client, c'est le premier ministre ou le président de leur pays.

L'escalade commence bien avant la rencontre internationale. Leonard Edwards a amorcé sa mission dès 2008, deux ans avant la réunion de Muskoka. Une période durant laquelle il a dû défendre fermement la pertinence du G8.

Avec le boom économique que connaissaient alors le Brésil, l'Inde et la Chine, le concept même du G8 paraissait de plus en plus obsolète. Et il semblait en voie d'être dépassé par son héritier potentiel, le G20, qui inclut les économies montantes et florissantes comme celles de l'Afrique du Sud, de la Corée du Sud, de la Turquie et du Mexique.

Pour le Canada, l'enjeu était de taille : c'était une question de poids international, qui correspondait de moins en moins au poids réel de l'économie canadienne.

« Au sein du G8, nous représentons une voix sur 8, au lieu d'une voix sur 20 », rappelle Leonard Edwards, selon qui la pression était forte, à l'époque, pour carrément fermer le Groupe des huit. À un point tel que certains des pays émergents, las d'être traités avec un brin de condescendance, menaçaient de boycotter la rencontre des 20 qui devait avoir lieu à Toronto, après le sommet de Muskoka.

Comment sauver les meubles ? Leonard Edwards et ses collègues sherpas finissent par trouver une solution de compromis et à la « vendre » à leurs chefs respectifs. Le G8 survivra, mais se consacrera davantage à des questions sociales, comme la santé maternelle. Les questions économiques, elles, seront dorénavant tranchées au G20.

PATIENCE ET EMPATHIE

« La principale qualité d'un sherpa, c'est l'empathie, la capacité à comprendre le point de vue de l'autre. »

L'ex-diplomate Marc Lortie sait de quoi il parle. Il a été le sherpa de l'ex-premier ministre Jean Chrétien au Sommet des Amériques qui a eu lieu à Québec au printemps 2001.

C'était la troisième rencontre du genre, elle rassemblait tous les pays du continent, du nord au sud, exception faite de Cuba, sur fond de négociations controversées au sujet d'une éventuelle Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA). Un projet rejeté par les nombreux manifestants qui affluaient vers la capitale du Québec.

Marc Lortie se souvient d'une rencontre marquée par l'arrivée de deux nouveaux acteurs - Vicente Fox, président du Mexique, et George W. Bush, qui avait prêté serment à peine trois mois plus tôt - et par des débats sur la démocratie. Ceux-ci avaient été précipités notamment par la situation trouble dans laquelle s'enfonçait le Pérou, dont l'ancien président, Alberto Fujimori, venait de fuir vers le Japon sous des accusations de corruption et d'autoritarisme.

L'Amérique latine risquait-elle de renouer avec les démons de la dictature ? « La question se posait aussi en Argentine, qui s'enfonçait dans une grave crise économique », se souvient Marc Lortie.

C'est pourquoi, parallèlement au débat sur la ZLEA, les sherpas des 34 gouvernements travaillent d'arrache-pied sur une déclaration commune sur la démocratie.

Un processus qui trébuche sur deux obstacles, se souvient Marc Lortie. D'abord, sur les résistances d'Hugo Chávez qui en est alors à sa troisième année de présidence du Venezuela. Et qui veut imposer sa vision d'une « démocratie participative ». Puis, sur les objections du président Aristide, d'Haïti, qui n'a pas convoqué d'élections depuis des lustres et qui « négocie chaque mot et chaque virgule » de la déclaration finale, se souvient Marc Lortie.

Et le sherpa, dans tout ça ?

« Il doit développer une lecture très fine de la réalité politique de chaque pays, pour deviner jusqu'où on peut pousser le bouchon. » - Marc Lortie

Dans ces négociations, il y a toujours quelque chose qui accroche. « Il faut aller chercher des compromis, donc développer une complicité avec les autres sherpas. »

Ces liens se tissent avec le temps. Marc Lortie, qui a été ambassadeur du Canada au Chili pendant quatre ans, connaît bien l'Amérique latine. Pendant l'année qu'il a passée à préparer le Sommet des Amériques, il a « couru » un véritable marathon de rencontres préparatoires, dans des universités, auprès d'organismes représentant la société civile. Sans parler des entrevues données à des médias étrangers.

POINT DE RÉFÉRENCE

À la fin, « le sherpa voit rapidement où se poseront les obstacles, mais ce sont les politiciens qui devront trancher : on y va ou on n'y va pas... » Parfois au terme de négociations qui durent tard dans la nuit.

En 2001, les 34 « y sont allés » avec une déclaration sur la démocratie, qui finira par aboutir à l'adoption d'une Charte démocratique, quelques mois plus tard.

Symboliquement, celle-ci a été paraphée à Lima, un certain 11 septembre 2001, jour anniversaire du coup d'État chilien, mais aussi jour des attentats contre le World Trade Center.

Marc Lortie se souvient bien du moment où l'ancien secrétaire d'État Colin Powell a reçu le coup de fil lui annonçant l'attaque contre les tours jumelles.

« Il nous a dit que la meilleure manière de répondre au terrorisme, c'est la démocratie... »

Une vision qui ne résistera pas tout à fait au choc de cette journée fatidique, malgré la toute nouvelle Charte.

L'effort a-t-il quand même valu la peine ? Absolument, affirme Marc Lortie. L'état de la démocratie fluctue au gré des changements de gouvernement. Mais la Charte reste un point de référence commun et permet aux défenseurs des valeurs démocratiques de la brandir en cas de besoin.




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