Michel Duchesne: l'écrivain des sans mots

Michel Duchesne prête sa plume aux analphabètes du... (PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE)

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Michel Duchesne prête sa plume aux analphabètes du quartier Hochelaga-Maisonneuve. Il rédige avec eux toutes sortes de lettres: des demandes d'immigration, des lettres de candidature pour des HLM, des déclarations d'amour, des curriculum vitae, des demandes de pension de vieillesse.

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Katia Gagnon
La Presse

En fin de semaine, la fête des écrivains bat son plein au Salon du livre de Montréal. Ces auteurs - et leurs lecteurs - célèbrent des romans, des essais, des poèmes. Michel Duchesne, lui, écrit de simples lettres. Depuis deux ans, en marge d'une carrière d'auteur dramatique, l'homme est aussi écrivain public pour les analphabètes du quartier Hochelaga-Maisonneuve. Chaque semaine, il manie les mots pour changer des vies.

«J'ai ta photo dans mon salon, je la regarde tous les jours. Mais j'aimerais donc te voir en personne: trois ans sans tes beaux yeux, c'est long!»

La vieille dame est arrivée devant Michel Duchesne avec sa demande: elle voulait écrire à son petit-fils, en brouille avec sa famille depuis quelques années. Je veux lui dire que je m'ennuie beaucoup, a expliqué la grand-maman, mais je ne veux pas mettre trop de pression sur lui.

Michel Duchesne a choisi ses mots avec soin. «La vie va vite, a-t-il écrit à l'avant-dernier paragraphe. Je ne peux pas croire que je pourrai partir un jour sans t'avoir revu! En attendant, je regarderai ta photo et continuerai à penser à toi. Tous les jours.»

Celui qui oeuvre comme écrivain public dans Hochelaga-Maisonneuve pour le compte de l'organisme le Tour de lire a l'habitude des lettres délicates. Depuis deux ans, il a rédigé des demandes d'immigration, des lettres de candidature pour des HLM, des déclarations d'amour, des curriculum vitae, des demandes de pension de vieillesse.

Et il n'a pas pu s'empêcher d'avoir les larmes aux yeux en rédigeant certaines de ces lettres.

Car chaque fois, pèse sur cet auteur de théâtre et de télévision le poids des vies qui sont devant lui. «Certaines jeunes mères me demandent de rédiger des demandes pour des coopératives d'habitation. Elles ont le regard éteint. Tu sens la fatigue dans leur visage. Pour elles, cette coop, c'est comme l'île Fantastique. C'est ça qui va les sauver. Mais ça va les sauver juste dans trois, quatre ans...»

Chaque semaine, dans trois organismes communautaires du quartier, Michel Duchesne s'installe avec son affiche, où il y a beaucoup de pictogrammes et de très gros caractères, et un numéro de téléphone pour prendre rendez-vous.

Il rédige une dizaine de lettres chaque semaine. Des gens démunis, paniqués par cette lettre de l'aide sociale, d'Hydro-Québec ou de la caisse populaire, qui constitue un charabia incompréhensible pour eux.

«Quand ça arrive, ces lettres-là, on se sent écrasé», témoigne Roger, un bénéficiaire du Tour de lire. Il a fait partie du comité qui a imaginé, au départ, le projet d'écrivain public.

Un guide dans les méandres des bureaucraties

Il faut dire que certains des clients du Tour de lire ne savent ni lire ni écrire. D'autres déchiffrent les syllabes, écrivent au son mais de là à comprendre - et à répondre - au jargon technocratique de l'aide sociale, il y a un gouffre, un abîme.

«Quand tu n'as pas les moyens pour te défendre, pour t'obstiner, pour écrire, ça prend quelqu'un comme Michel», résume Josée Vézina, intervenante au Tour de lire.

En fait, Michel Duchesne fait bien plus que rédiger des lettres pour ses clients. Il cherche pour eux sur les sites internet, appelle les fonctionnaires pour comprendre, bref, les guide dans les méandres des bureaucraties.

Prenez Roger, tiens, qui s'est fait voler son triporteur la semaine dernière. «Une chance qu'il est venu avec moi au poste de police pour faire ma déposition. J'aurais eu ben de la misère, sinon!», dit l'homme. Et ça a donné des résultats: l'assurance a remboursé le coût du véhicule à Roger en l'espace de 48 heures.

«Dans certaines situations, même moi, je trouve ça compliqué, relate Michel Duchesne. J'ai eu un cas, récemment, où il fallait faire un choix sur internet entre six formulaires différents. Imaginez faire ça si vous avez de la difficulté à lire...»

Certains viennent voir M. Duchesne pour des problèmes relativement mineurs. «Mais c'est tout ce qu'on sent en arrière, qui est dramatique...» La pauvreté, la violence, la peur et surtout, le désespoir. «Certains ont zéro estime d'eux-mêmes. Parfois, pour certaines lettres, il faut se vendre un peu. Je leur demande: toi, dans quoi tu es bon? Ils me regardent et ils disent: pas grand-chose.»

La missive la plus fréquente: la lettre au propriétaire. La première lettre qu'il a rédigée il y a deux ans était une de celles-là. «L'hiver s'en venait. La dame ne voulait pas passer un autre hiver dans un logement où il neigeait dans la salle de bains.» Michel Duchesne fait une pause. «Et je suis à peu près sûr qu'elle y est encore...»

Un écrivain public, comme au temps de nos ancêtres, en 2014? «Les gens pensent que ça n'existe pas, l'analphabétisme. Souvent, ces gens-là ont décroché en secondaire 1, secondaire 2. Ils ont l'outil de la lecture et de l'écriture, mais ils ne le maîtrisent pas.»

Et qu'est-ce qui a décidé Michel Duchesne, auteur prolifique, à délaisser les premières au théâtre pour aller s'asseoir 20 heures par semaine au Cap-St-Barnabé ou au Chic Resto pop pour écrire? Il a voulu faire comme son idole, le docteur Jacques Ferron, médecin et écrivain. «J'ai voulu pairer le culturel et le social. Après 20 ans dans le milieu de la culture, j'ai voulu avoir des racines, explique-t-il. Ces deux années m'ont changé. J'ai mis un visage sur la pauvreté, sur la lenteur du système. C'est tout un reality check

Dur, le métier d'écrivain public? «Le plus difficile, c'est le sentiment d'impuissance. Après que la personne est partie on se dit: oui, j'ai soulagé, mais la personne retourne dans sa misère. Mais parfois, on les croise dans la rue et elle nous dit: hé, ça a marché, mon affaire! Des fois, il y a des David qui gagnent contre Goliath.»

L'analphabétisme en chiffres

6%

des adultes au Québec, soit 276 000 personnes, sont à peu près incapables de lire et d'écrire. Ils sont incapables de: faire un chèque, lire la dose prescrite pour un médicament, lire le nom d'une rue.

13%

des adultes québécois, soit 606 000 personnes, peuvent tout au plus repérer un mot familier dans un texte simple.Ils sont incapables de: remplir la majorité des formulaires, aider leurs enfants dans leurs devoirs.

55%

des adultes du Québec n'atteignent pas le niveau 3 de littératie défini par Statistique Québec, le niveau jugé minimal pour fonctionner dans notre société. Ils n'ont donc pas la capacité de lire un texte relativement long, d'y repérer des éléments et de les apparier en faisant des déductions simples. Ils sont par exemple incapables de: repérer les films non recommandés aux jeunes enfants dans un horaire de cinéma qui compte une vingtaine de films différents.

La plume salvatrice de Michel Duchesne

«Je me rappelle la première fois,

Quand mes yeux sont tombés sur les tiens,

Je suis tombé amoureux de tes deux yeux,

Maintenant, t'es la seule fille que je veux voir avec une bague.»

- Lettre rédigée pour un jeune de 18 ans qui écrit au son. Il voulait un curriculum vitae et aussi un poème pour sa copine.

«Nous soupçonnons qu'il cherche à faire taire monsieur puisque [l'entreprise] rénove des édifices sans autorisations ni permis de la ville, avec des employés payés au noir. Monsieur a également travaillé deux ans à arracher de l'amiante, sans équipement ni formation.»

- Déclaration d'un accident de travail à la Commission de la santé et de la sécurité au travail rédigée pour le compte d'un homme qui travaillait pour un entrepreneur peu scrupuleux

«Comme le propriétaire a strippé le logement voisin et qu'il ne chauffe pas, mes tuyaux d'eau ont gelé au début du mois de janvier. J'ai été deux semaines sans eau. Sans toilette, sans douche, sans eau pour la cuisine. Je devais aller chez les locataires du haut. "On va attendre qu'il fasse chaud, ça va dégeler tout seul, que le propriétaire m'a dit!"»

- Plainte formelle rédigée par un locataire à la Régie du logement

«J'aimerais qu'on revoie ma médication. Elle est beaucoup trop forte, je suis étourdie, je me sens dopée comme si j'avais fumé. Je perds l'équilibre en public, la semaine dernière j'ai failli me faire frapper trois fois par une voiture.»

- Lettre rédigée pour une femme à l'attention de son médecin qui, dit-elle, ne prend jamais le temps de l'écouter

«Vous m'avez connu dans la rue. Victime d'une fraude, j'avais perdu ma maison, mes années de travail. J'étais fragile, démuni et en colère. Vous m'avez aidé à me reconstruire.»

- Lettre de remerciement rédigée à l'attention d'une travailleuse sociale par un homme qu'elle avait beaucoup aidé

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