Menacé sur son cellulaire, traqué jusque dans sa chambre

Entre 5 et 9 ans, un jeune a... (PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE)

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Entre 5 et 9 ans, un jeune a été victime d'intimidation à Noël.

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L'intimidation est un phénomène dénoncé par le milieu de l'éducation. Pourtant, la solution miracle n'a toujours pas été trouvée. De plus, les jeunes intimidés ne se font plus simplement bousculer. Textos haineux, rumeurs dévastatrices propagées sur les réseaux sociaux, pression sociale insupportable: La Presse s'est rendue au centre d'appels de Jeunesse, J'écoute pour comprendre un phénomène 2.0 qui brise des vies.

Dans un petit local du quartier Villeray, à Montréal, une dizaine d'intervenants sociaux sont entassés. L'atmosphère est humide, chauffée par les nombreux ordinateurs et l'adrénaline de ceux qui répondent, soir après soir, aux nombreux appels d'adolescents en détresse qui n'ont personne à qui parler.

Jean-Philippe Thibault travaille depuis cinq ans pour Jeunesse, J'écoute. Diplômé en psychologie de l'Université du Québec à Trois-Rivières, l'intervenant de 32 ans décrit la diversité des appels qu'il reçoit, le temps d'une soirée. Certaines histoires qu'on lui raconte relèvent de situations propres à l'adolescence: chicanes entre meilleurs amis, ruptures amoureuses, difficultés d'adaptation à une nouvelle école, par exemple. D'autres, par contre, sont de véritables scènes d'horreur.

«Nos appels sont variés. Ça peut être une fille qui appelle pour me dire que sa meilleure amie parle dans son dos pour avoir des chances de sortir avec le gars qui est son chum. Ou ça peut être un adolescent qui sort de l'hôpital parce qu'il a été battu et a eu des fractures au crâne, en revenant de l'école», raconte M. Thibault.

L'important, dit-il, est d'écouter le jeune qui se confie. Un intervenant ne peut offrir de conseils pertinents s'il n'a pas pris le temps d'écouter la détresse vécue à l'autre bout de fil. De plus, impossible de faire un suivi par la suite: Jeunesse, J'écoute offre un service entièrement anonyme, sans possibilité de retracer les appels - d'où l'importance d'être utile dès le premier appel.

Fondé en 1989, l'organisme mise sur le téléphone pour inciter les jeunes à confier leurs problèmes. Toutefois, l'intimidation ne se vit plus comme autrefois. Le pire cauchemar des personnes intimidées s'appelle désormais le téléphone cellulaire. Jean-Philippe entend fréquemment parler de textos haineux ou d'appels en plein milieu de la nuit. Mais il y a pire.

«Facebook, c'est épouvantable. Les réseaux sociaux incitent les jeunes à toujours savoir ce qui se dit sur eux. Avec les filles, ce qui est très populaire, c'est le slut shaming. C'est une technique qui est utilisée pour dire qu'une fille est une salope, une pute, une traînée, une fille facile. C'est tout simplement de l'intimidation sexuelle», explique-t-il.

Ce qui devait être au départ un lieu de partage entre amis est devenu un lieu violent où des jeunes sont constamment harcelés. Dans les écoles, le phénomène est connu, selon M. Thibault. Certains professeurs sont extraordinaires et prêts à offrir de l'aide, mais les ressources ne sont pas toujours au rendez-vous.

«Des jeunes me rapportent des choses épouvantables que les professeurs disent. Une fois, un jeune m'a confié que son prof lui a répondu, lorsqu'il est allé lui dire qu'il était intimidé, que c'était à lui d'avoir l'air moins gai. Que ça l'aiderait. Quand un professeur dit cela à un jeune, il va penser que tous les autres profs pensent comme lui. C'est dévastateur», dit M. Thibault.

Des préjugés à la maison

Assise quelques mètres plus loin, sa collègue Vanessa Saint-Jean, 23 ans, croit que le problème n'est pas seulement à l'école. Les parents, qui ont aussi un rôle à jouer pour prévenir l'intimidation, sont souvent absents.

«Les parents ont l'air de penser que c'est normal, à l'adolescence, de se faire niaiser. Ils vont dire à leurs enfants d'ignorer ceux qui les achalent. Mais personne n'est né avec un bouton "on et off" sur les oreilles, qui nous permet d'arrêter d'entendre ce qu'on nous dit», explique l'intervenante, au service de Jeunesse, J'écoute depuis un peu plus d'un an.

Des histoires troublantes, elle en a eu son lot. Les intervenants de Jeunesse, J'écoute sont les premiers spectateurs de la misère et de la détresse chez les adolescents.

«Je me rappellerai toujours d'un cas en particulier. C'était un jeune qui avait lâché l'école parce qu'il était victime d'intimidation et que rien n'était fait pour que ça arrête. C'était un cas qui était refoulé, il n'a rien dit pendant longtemps. Puis, un jour, il est arrivé à l'école avec une chaîne de métal, il a sauté sur le gars qui l'intimidait et il lui a arraché la moitié de la face», raconte Mme Saint-Jean.

Le plus difficile, après ce genre d'appel, est de quitter son travail et de mener sa vie normalement.

«Quand j'entends tout ça, je suis découragée. Je me sens mal pour ces jeunes-là. J'essaye de leur donner tout ce que j'ai», dit-elle.

Alain Johnson, directeur des services cliniques en français pour Jeunesse, J'écoute, est prêt à épauler ses collègues. Un appel exigeant est toujours suivi d'une séance d'écoute, au cours de laquelle l'intervenant vide son sac et parle de ses émotions.

«Pour nos intervenants, on veut des professionnels qui ont une formation. Mais on veut surtout des gens qui ont de l'empathie. Des gens qui croient que le jeune est le premier artisan du changement. Si on aide le jeune à trouver lui-même ses solutions, on lui redonne du pouvoir», explique M. Johnson.

«Des fois, les intervenants doivent se mettre sur pause, pour discuter, parler, ventiler, se vider le coeur. [...] Des jeunes nous appellent avec énormément de détresse. Parfois menaçant de se suicider. Dans ces cas-là, ce sont des longues interventions. On doit rester en ligne avec eux longtemps, faire un plan d'action, un pacte de non-suicide. On peut aussi appeler l'ambulance et attendre les secours», raconte le directeur, qui travaille depuis plus de 30 ans en intervention d'aide.

Le centre d'appels de Jeunesse, J'écoute est ouvert en tout temps. La période entre 16h et 2h du matin est particulièrement intense. Les appels de nuit doivent être traités de la même façon que les appels de jours.

«Un jeune qui nous parle à 4h de l'après-midi pour nous parler d'intimidation, il arrive de l'école. Si le même jeune nous appelle à 4h du matin, c'est qu'il fait de l'insomnie depuis 10h le soir. Ça affecte sa vie physique», explique M. Johnson.

L'intimidation ne se vit plus uniquement dans la cour d'école. Elle est devenue virtuelle, mais ses impacts négatifs demeurent bien réels. La première piste de solution, selon l'ensemble des intervenants à Jeunesse, J'écoute, c'est d'en parler.

Un défi de taille pour les adolescents, qui demeurent souvent discrets sur leurs problèmes.

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