Submergés par le sarcasme

Un Québécois sur trois ne s'est pas prévalu de son droit de vote aux élections... (Serge Chapleau, La Presse)

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Serge Chapleau, La Presse

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Katia Gagnon
La Presse

Un Québécois sur trois ne s'est pas prévalu de son droit de vote aux élections provinciales de 2008. Six électeurs sur dix n'ont pas voté aux dernières élections municipales à Montréal. L'abstention est probablement la manifestation la plus tangible du désenchantement des électeurs. Et les politiciens? Ils se divisent en deux camps: ceux qui sont submergés par un flot de sarcasme, et les autres, les purs, qui surfent sur la vague en se posant en champions de l'intégrité.

Printemps 2005. Avec deux autres jeunes députés péquistes, Jonathan Valois mène une tournée dans tout le Québec pour prendre le pouls de la population. En toile de fond: les audiences de la commission Gomery sur le scandale des commandites. À La Malbaie, les «trois mousquetaires» se retrouvent un matin devant un parterre de jeunes adultes, qui fréquentent un centre de formation professionnelle. Le public est hostile.

 

Et le sarcasme envers les politiciens est total et sans appel.

Pour ces 200 jeunes, les politiciens sont tous des profiteurs surpayés, qui protègent les parasites et les petits amis du parti. Les remarques virulentes défilent, les unes après les autres, saluées de grandes salves d'applaudissements.

«On s'est fait rentrer dedans, c'était incroyable. Il y avait de la poudre à canon dans la place. Toute ma vie, je me rappellerai ce matin-là», raconte Jonathan Valois Les idéaux du jeune député ont été submergés par ce tsunami de cynisme.

«J'ai été ébranlé dans mes convictions. Je me suis demandé si j'étais au bon endroit dans une chaise de député.»

Deux ans plus tard, le jeune député annonce qu'il quitte la politique, pour des raisons éminemment personnelles. Séparation, garde partagée: tout cela n'est pas compatible avec une carrière politique. «Plusieurs personnes sont venues me dire: on est contents que tu partes. On le savait, que tu n'étais pas comme les autres, que tu étais un vrai. Tu nous prouves que tu es une bonne personne en quittant.»

Une fois de plus, le jeune député est renversé. «On glorifie ceux qui quittent! On en est à ce point-là dans le cynisme.»

Et les événements de la dernière année, tant sur la scène municipale montréalaise qu'à Québec, n'ont pas fait remonter la cote des politiciens. Louise Harel, candidate défaite à la mairie de Montréal, est cinglante. «Ça va être bien difficile de recruter des candidats de qualité parce que les citoyens ont le sentiment qu'ils sont coupables par association dès qu'ils mettent le pied en politique.»

Le socle du sarcasme

Le sarcasme a peut-être atteint son comble actuellement, mais le phénomène ne date pas d'hier. Le désenchantement face aux élites politiques prend racine à la fin des années 70, explique le politologue Jean-Herman Guay, de l'Université de Sherbrooke.

«Dans les années 60, c'était l'État providence. L'État remplaçait Dieu. Il était vu très positivement. Les immenses projets collectifs ont provoqué une adhésion massive. Les deux tiers des citoyens étaient convaincus que les politiciens les représentaient correctement, dit-il. En 1980, ce chiffre avait plongé à 32%. Une perte de moitié.»

Partout dans le monde, une constellation d'événements ont convergé pour établir le socle du sarcasme. Dettes publiques grandissantes dans tous les pays occidentaux, désenchantement face au communisme, scandale du Watergate aux États-Unis. Au Québec, l'échec du premier référendum désillusionne une bonne partie de la génération du baby-boom.

Et, plus récemment, la commission Gomery sur le scandale des commandites marque aussi un tournant.

«Le scandale des commandites, ça a fait très mal à tout le monde. Même à Québec, dit un ex-politicien péquiste. Les gens ont été dédouanés de dire que les politiciens étaient tous des croches.»

Denis Coderre, lui, a personnellement vécu les suites de la commission ultra-médiatisée. Le député de Bourassa se souvient des affiches électorales des libéraux, systématiquement vandalisées pendant la campagne électorale qui a suivi. «L'institution publique en a reçu un coup. On s'est fait beurrer. Tout le monde.»

Langue de bois et grandes gueules

Les médias jouent aussi un rôle crucial dans la monté du sarcasme, croit Louise Harel. «On est à l'ère des grandes gueules, dit-elle. Les médias ne sont pas plus blancs que blancs. C'est un dénigrement permanent des politiciens.»

Mais, au-delà des scandales, les politiciens ont aussi creusé leur propre fosse, croit Guy Chevrette, ex-ministre péquiste. «Depuis que je suis sorti de la politique, je me suis fait dire des milliers de fois: il n'y a plus de projets. On gouverne avec des slogans, renchérit Guy Chevrette, ex-ministre péquiste. Même moi, je ne referais pas de politique si j'étais plus jeune.»

Et il y a aussi la fameuse langue de bois. «On a bien de la misère à appeler un chat, un chat, observe Denis Coderre. Les phrases toutes faites, les gens n'en peuvent plus.» Ce dernier croit que c'est en mettant la langue de bois au vestiaire que le maire de Québec Régis Labeaume a su toucher le coeur des habitants de sa ville.

Paradoxalement, les citoyens sont souvent prêts à reconnaître le travail de leur député, souligne Jonathan Valois, devenu président du Parti québécois. «Les gens nous disent: toi, c'est pas pareil. Toi, je te connais. On se fait tous dire ça chacun dans notre coin, mais comme groupe, le regard des gens n'est plus le même.»

Et les politiciens se concentrent tellement sur les scandales qu'ils en oublient de faire valoir leur mission essentielle, croit-il. «Chaque fois qu'il y a un vilain dans notre groupe, on se met tous ensemble pour le pointer du doigt. On ne s'aide pas nous-mêmes. La politique, c'est pas juste des commissions d'enquête, c'est aussi la construction d'un idéal collectif. On est là avant tout pour ça.»

 




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