Accueil de réfugiés syriens à Laval: des écoles débordées

Un jeune Syrien et son enseignante Patricia Guzman.... (PHOTO SIMON GIROUX, LA PRESSE)

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Un jeune Syrien et son enseignante Patricia Guzman.

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Les écoles de Laval avaient prévu le coup. Mais faute de ressources, l'accueil de la première vague de réfugiés syriens s'est faite à bout de bras par le personnel enseignant, parfois avec les moyens du bord. Nos écoles sont-elles prêtes pour la prochaine vague qui s'annonce ?

«Les enseignants ont la langue à terre»

De toutes les villes du Québec, c'est Laval qui a reçu le plus grand nombre de réfugiés syriens par habitant. La Commission scolaire de Laval s'attendait à en accueillir entre 300 et 400 en cours d'année. Elle en a plutôt admis 700. Une situation qui a surpris les enseignants de la troisième ville de la province en matière de population.

Google Traduction pour se comprendre

Incapables de dialoguer avec des enfants qui ne parlaient pas le moindre mot de français, certains enseignants de la Commission scolaire de Laval ont mis en place une méthode pour contourner l'absence de traducteurs professionnels pour les aider dans leur tâche. « Personnellement, j'utilise Google Traduction. J'écris une phrase en français dans le logiciel de mon téléphone intelligent, puis une voix synthétisée lit la traduction. Ça a ses limites, mais on arrive généralement à se comprendre », dit l'orthopédagogue Annabelle Séguin, qui enseigne aux élèves de maternelle, première et deuxième années à l'école Léon-Guilbault. « Ce n'est pas la première année que je me sers de cette technique, mais cette année, avec l'arrivée des réfugiés syriens, je l'ai peut-être un peu plus utilisée. Quand t'as un élève devant toi qui pleure, qui est tout à l'envers, tu veux l'aider du mieux que tu peux. Il faut être créatif ! », ajoute Mme Séguin. 

Patricia Guzman, qui enseigne dans une classe d'intégration à l'école des Ormeaux, préfère utiliser des pictogrammes pour communiquer. « La première année, je les ai imprimés moi-même. Maintenant, c'est mieux, j'ai eu de l'argent pour en acheter », dit-elle. Ses élèves parlent autant l'arabe que l'espagnol ou le russe. « Les pictogrammes, c'est un langage universel », dit Mme Guzman, elle-même immigrante, arrivée du Pérou il y a quelques années.

Près de 50 enseignants embauchés

Des 1137 réfugiés syriens accueillis à Laval, environ 700 se sont inscrits dans ses écoles. Près de 300 sont des enfants d'âge préscolaire ou scolaire. S'ajoutent 400 adultes qui se sont inscrits à des cours de francisation. La commission scolaire a dû embaucher une vingtaine d'enseignants au primaire et au secondaire, et 29 professeurs supplémentaires pour combler les besoins en francisation des adultes. « On ne savait pas du tout combien de nouveaux élèves on allait avoir. C'était fou ! On s'est dit : faut pas s'énerver. On va mettre la structure en place et les accueillir à mesure », raconte la présidente de la Commission scolaire de Laval, Louise Lortie. L'école Les Berges, utilisée comme un entrepôt depuis quelques années, a été entièrement réaménagée pour ouvrir des classes de francisation pour les réfugiés syriens adultes.

« Ces nouveaux enseignants n'avaient pas nécessairement d'expérience. Ils se sont lancés dans le chaos, sans suffisamment de support. Aujourd'hui, ils ont la langue à terre. Beaucoup d'enseignants se demandent comment ils vont faire pour finir l'année », déplore Micheline Roby, responsable de la formation professionnelle au Syndicat de l'enseignement de la région de Laval.

Coupes de 1 million en accueil et francisation

Malgré cette vague de 700 nouveaux arrivants, la Commission scolaire s'est fait amputer son budget voué à l'accueil et à la francisation de plus de 900 000 $ en cours d'année. La présidente de la commission scolaire admet qu'elle n'a pas eu le choix de « grappiller » ailleurs dans son budget global. « On a réduit nos coûts administratifs et coupé les conseillers pédagogiques. Mais c'est sûr qu'il y a aussi eu moins de services », admet-elle. Chez les plus jeunes, des élèves qui auraient normalement dû être inscrits en classe de francisation ont été envoyés dans des classes ordinaires. « On a eu la chance d'avoir certains élèves syriens qui ont appris le français au Liban », explique-t-elle. Selon le syndicat, ce sont surtout les ressources d'aide à l'éducation qui ont manqué. « Certains élèves nous arrivent en crise, mais c'est impossible de trouver un psychologue », illustre le président du syndicat, Guy Bellemare.

Pas de classe d'accueil au préscolaire

Une des principales façons d'économiser de l'argent a été d'envoyer les réfugiés d'âge préscolaire directement dans des classes ordinaires, sans passer par des classes d'intégration. « À cet âge, les enfants sont de petits miracles, affirme Julie Brunelle, directrice adjointe de l'école des Ormeaux. Comme ils n'ont pas la base de l'écrit et de la lecture, la meilleure façon de leur faire apprendre le français est de les baigner dans un milieu francophone. Ce sont des éponges. » Il faut cependant le faire en valorisant leur langue maternelle, précise Mme Brunelle. « S'ils parlent dans leur propre langue, il ne faut pas nécessairement les reprendre en français. » Des enseignants de français « volants » spécialisés viennent régulièrement dans les classes pour donner des cours à des petits groupes d'élèves récemment arrivés au pays.

«Il faut changer le mode de financement»

Bonne nouvelle : jeudi dernier, la Commission scolaire de Laval a eu confirmation de Québec qu'elle recevrait un chèque de 1,6 million pour la francisation des élèves.

La directrice Louise Lortie l'admet toutefois sans détour : « Il va falloir changer le mode de financement » pour faire face à ce genre de vague de réfugiés. Selon les règles actuelles de Québec, le budget alloué aux services de francisation d'une commission scolaire est basé sur le nombre d'élèves qui y étaient inscrits deux ans auparavant. « Dès que j'ai su qu'on allait recevoir les réfugiés syriens en cours d'année, j'ai tout de suite écrit une lettre au ministre de l'Éducation de l'époque, M. [François] Blais, pour demander qu'on ajuste les budgets. » 

Le financement aura tout de même pris près d'un an avant d'être alloué. « On ne peut pas tellement les blâmer, ce sont de grosses machines », dit Mme Lortie.

Prise de conscience de tous

Au bout du compte, l'effort demandé à l'ensemble du personnel des écoles lavalloises a eu un effet très positif, estime Julie Brunelle. « Ça a ouvert les yeux de tous les enseignants et du personnel de service de garde sur la réalité des élèves réfugiés et immigrants, qu'ils soient syriens ou pas. On a vu quelques cas d'enfants post-traumatisés, et nous comprenons mieux maintenant qu'il faut les laisser se déposer avant de commencer à pousser sur l'éducation. Nous avons appris à changer nos façons de faire. On essaie de comprendre leur parcours migratoire et leur histoire pour mieux les aider à apprendre », relate-t-elle.

Nouvelle vague attendue

La directrice de la commission scolaire reconnaît que l'effort demandé aux enseignants a été considérable. « Ils ont raison de dire qu'ils ont la langue à terre. Ils ont raison, je peux le comprendre », concède-t-elle. Néanmoins, une nouvelle vague de réfugiés syriens devrait arriver sous peu, et il faudra composer avec. « On ne sait pas quand ils vont arriver. Le ministère de l'Immigration reste muet sur cette question. On surveille les vols nolisés chaque jour. Il n'y a pas d'autre moyen de prévoir quand ils vont arriver », dit Julie Brunelle.

- Avec Pierre-André Normandin, La Presse

Plus le temps avance, plus les cas sont lourds

Pour motiver sa classe, Julie Caron distribue des bâtonnets à café de différentes couleurs à ses élèves. Les enfants, presque tous des réfugiés syriens arrivés en cours d'année, les collectionnent comme des joyaux précieux.

Mais ce matin-là, elle doit sévir : « Tu me rapportes ton bâtonnet ! », insiste-t-elle à l'attention d'un des élèves, un enfant lunatique et désorganisé. Le petit, qui balbutie le français, vient de passer l'essentiel du cours de mathématiques à chantonner, le regard perdu, en comptant ses bouts de bois. Isolé et perdu dans son monde la plupart du temps, il est néanmoins allé voler le taille-crayon d'un de ses camarades dès qu'il a eu le dos tourné, provoquant une prise de bec bruyante.

« Cet élève a une obsession pour faire fâcher ce camarade en particulier. Ce n'est pas le cas de tous mes élèves, mais certains, comme lui, ont de sérieux retards scolaires. Certains, je crois, ont même des maladies non diagnostiquées. Dans son cas, je pense qu'il est autiste. Mais ses parents, qui viennent de débarquer au pays, sont dans le déni total », explique l'enseignante, responsable d'une classe d'intégration à l'école arménienne Alex Manoogian, à Montréal.

« Sans jeter le blâme aux parents, je sens que l'école n'est pas une priorité pour certains d'entre eux. Ils sont en train de faire leur deuil de la Syrie, de mettre leur ancienne vie derrière eux », explique l'enseignante.

Le directeur de l'école, Sébastien Stasse, constate que les élèves syriens arrivés plus tard en cours d'année, après la première vague de réfugiés, sont souvent des cas plus lourds. Ils sont souvent passés par des camps de réfugiés en Syrie ou en Irak plutôt que par le Liban.

« On tombe sur des problèmes qui vont au-delà de l'apprentissage. Est-ce en lien avec la Syrie ou avec les traumatismes qu'ils ont vécus ? Difficile à dire, mais ce sont des problèmes qui ressurgissent après un certain temps. »

Malheureusement, les ressources pour faire évaluer les enfants sont rares. Pour leur trouver un psychologue, il faut compter neuf mois d'attente. Pour un neuropsychologue, il faut dénicher 1500 $. 

« On veut les évaluer, mais on n'a pas le budget nécessaire », indique M. Stasse, qui a multiplié les démarches auprès du ministère de l'Éducation et même du premier ministre pour débloquer un budget pour ces petits Syriens. Faute d'une aide gouvernementale, il a dû fermer une des deux classes d'accueil qu'il avait ouvertes l'année dernière.

Julie Caron n'en perd pas le moral pour autant. Deux de ses élèves, des frères assez motivés en classe pendant notre visite, ont changé d'école cinq fois en un an. « Ils sont passés par le Liban, sont allés à Toronto et ailleurs. Ils ne veulent pas apprendre le français, ils boudent, et parfois, ils peuvent se lever et crier : "I hate Montreal" [je déteste Montréal]. Je ne leur demande pas grand-chose. Ma priorité, c'est qu'ils se fassent des amis », explique l'enseignante.

Cas lourds parrainés par l'État

Patricia Guzman, enseignante dans une classe d'accueil à l'école des Ormeaux, à Laval, constate aussi que les élèves syriens arrivés plus tard en cours d'année, qui sont parrainés par l'État québécois plutôt que par des familles ou des organismes communautaires, ont des retards plus sérieux. Deux de ses élèves syriens sont âgés de 12 ans et ne savaient pas lire à leur arrivée. 

« La priorité de leur famille, c'était de se nourrir et de se trouver une maison. »

Un de ses élèves a même vu son école syrienne partir en poussière lorsqu'une bombe y est tombée. « Peu à peu, il en parle. Il est de plus en plus fort, constate Mme Guzman, elle-même une immigrante d'origine péruvienne qui ne parlait pas le français à son arrivée au pays. C'est un peu la clé de cette classe, la magie qui nous unit tous. Les élèves expriment ce qu'ils ont vécu, ça les motive et ils sont plus sûrs d'eux. »

Et dans la plupart des cas, les petits s'en tirent à merveille. À l'école Alex Manoogian, Joseph, un enfant syrien qui a vu la guerre, a obtenu la sixième note au Québec dans un examen de mathématiques.




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