Dénonciations à l'UQAM: l'origine de la colère

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Le 20 novembre dernier, une manifestation a eu lieu à l'UQAM pour dénoncer des agressions sexuelles qui auraient été commises par des professeurs

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Sophie Allard
La Presse

Les dernières attaques portées par les collectifs Alerta Feminista et Les Hystériques, qui publient des dénonciations d'agressions sexuelles, et dont La Presse a fait état il y a un mois, ne seraient que la pointe de l'iceberg d'un mouvement né du «printemps érable». La grève étudiante de 2012 aurait été le théâtre d'un grand nombre d'agressions à caractère sexuel, allèguent plusieurs militantes féministes. Depuis, les dénonciations seraient plus abondantes que jamais au sein du milieu militant étudiant.

Militante engagée, Florence (prénom fictif) garde un goût amer de la grève étudiante de 2012. Non pas de la mobilisation elle-même, mais d'un incident qui la marquera à jamais. Durant l'occupation d'un édifice, un militant a conduit la jeune femme à l'écart du groupe. Dès qu'ils ont été hors de vue, il l'a plaquée violemment contre un mur, l'a embrassée et lui a fait des attouchements sexuels. Ébranlée, figée, elle a mis quelques minutes avant de se dégager. Elle a ensuite rejoint le groupe, mine de rien. Pendant un an, elle a gardé le silence. Comme l'auraient fait plusieurs militantes, a-t-on appris.

Mobilisation sans précédent au Québec, le «printemps érable» a été le théâtre de manifestations monstres, de confrontations musclées avec la police, de piquets de grève, d'occupations diverses, de concerts de casseroles, mais également de nombreuses agressions à caractère sexuel, selon de nombreuses sources.

«Il a été montré que, lors des moments de lutte, il y a toujours plus de cas de harcèlement et d'agression sexuelle. Les militants sont toujours ensemble, ils vivent des émotions fortes, ils se retrouvent dans les partys. Les limites deviennent floues, les conditions sont plus propices aux dérapages», indique Katherine Ruault, militante féministe et ancienne secrétaire à la coordination de l'ASSÉ. Candidate à la maîtrise en travail social à l'UQAM, elle prépare un mémoire sur le sexisme dans les organisations mixtes.

«Ce qui semble nouveau avec la grève de 2012, c'est l'importance du nombre de dénonciations, souligne-t-elle. Selon mes recherches, ça ne s'était jamais vu. On dirait que les femmes ont finalement osé dénoncer malgré l'important capital politique de certains agresseurs qui sévissaient depuis longtemps.»

Camille Robert, une des porte-parole de la CLASSE en 2012, a été saisie par l'ampleur du phénomène. «Ma première réaction, ça a été un gros choc. Je réalisais soudainement que, même dans le milieu progressiste, on n'est pas à l'abri de la «culture du viol». Parmi les gars qui luttent à nos côtés et qui disent partager nos idées féministes, certains n'appliquent pas ces principes dans leur vie intime, se désole-t-elle. Même dans les milieux militants, communautaires et syndicaux, on n'échappe pas aux dynamiques qui affligent le reste de la société.»

À l'automne 2012, alors que les étudiants retournaient, vannés, sur les bancs d'école après des mois de mobilisation, les premières dénonciations de militants connus ont émergé. Peu nombreuses, elles ont tout de même donné lieu à une journée de réflexion au sein du milieu étudiant et à l'exclusion volontaire des personnes visées, sans grands remous.

Première vague de dénonciations

L'heure était plutôt à panser les blessures, à refaire le plein d'énergie et surtout à rebâtir les troupes. «La fin de la grève a été difficile pour tous, mais surtout pour les femmes, indique Katherine Ruault. Après avoir fait leur show, les hommes ont quitté l'organisation et les femmes ont dû tenir le fort. Il y a eu beaucoup d'épuisement. Ça a pris un an avant qu'elles reprennent confiance et qu'elles dénoncent.»

Et là, ç'a été la vague. À l'automne 2013, le milieu militant étudiant aurait été submergé de dénonciations. Des dizaines et des dizaines, ont rapporté plusieurs militantes. Rapidement, le bouche-à-oreille a fait place à la diffusion de dénonciations sur les réseaux sociaux. D'abord sur des pages personnelles. Puis, le collectif Alerta Feminista est né et a créé une plate-forme de dénonciations anonymes, accélérant et amplifiant le mouvement qui a fait boule de neige.

Si ces dénonciations suivent le printemps érable, elles s'inscrivent néanmoins dans un contexte social particulier, selon Martine Delvaux, professeure de littérature des femmes et de théories féministes à l'UQAM. Elle est l'organisatrice du colloque «Sexe, amour et pouvoir: il était une fois à l'université...» présenté à l'UQAM en novembre. «Ce n'est pas un effet de mode. Il y a un ras-le-bol généralisé, les femmes en ont assez et dénoncent. C'est vrai dans les universités, à la colline parlementaire, en Inde, en France. On a vu l'affaire Ghomeshi, Bill Cosby... Il se crée un espace sécuritaire où il est possible de dire et de penser qu'on va nous croire.»

Au Comité femmes de l'ASSÉ, on confirme «que la communauté étudiante a été touchée par plusieurs vagues de dénonciations dernièrement». Même son de cloche du côté du Centre des femmes de l'UQAM.

Interrogé sur la question, l'ancien leader étudiant Gabriel Nadeau-Dubois s'est fait laconique. «Le mouvement étudiant ne vit pas dans une bulle. Nous vivons dans une société où il y a du sexisme et des agressions sexuelles, alors il serait naïf de prétendre que le milieu universitaire et étudiant fasse exception.»

Selon Valérie, ancienne militante de l'AFESH-UQAM, il ne faut pas croire que le milieu est gangréné par les agressions à caractère sexuel. Au contraire. «Ça paraît épouvantable parce que, contrairement à certaines institutions qui mettent le couvercle et étouffent le problème, on met le doigt sur le bobo et on s'en occupe, insiste-t-elle. Ça nous fait mal, ça touche le milieu dans lequel on milite, on se connaît tous. On a des amis parmi les agresseurs et parmi les "survivantes"[victimes d'agression sexuelle]. Mais on s'efforce de travailler ensemble à une prise de conscience collective.»

Justice transformatrice

Les dénonciations par l'entremise d'Alerta Feminista, et plus récemment des Hystériques, mènent rarement à la police. On opte le plus souvent pour une confrontation privée ou pour la «justice transformatrice», un processus alternatif au système judiciaire. La parole de la présumée victime n'est jamais remise en cause. Selon ses volontés et les recommandations d'un comité, certaines conditions sont imposées à l'agresseur. Il peut s'agir de lectures sur le consentement, de l'exclusion d'événements ou du groupe, etc. «Nous sommes dans une culture militante où on n'a confiance ni en la justice ni en la police», indique Marilou* qui se décrit comme une «alliée de survivantes». «Notre rôle, c'est d'écouter la "survivante"et de respecter son choix. Il faut savoir qu'avant de faire une dénonciation publique, la "survivante" a souvent fait plusieurs actions qui se voulaient moins fortes et que ça a été un échec. Lorsque les agresseurs sont de mauvaise foi ou qu'ils sont en position d'autorité, ça devient nécessaire. Mais on ne dénonce jamais à la légère.»

Le retour du bâton peut être brutal. «Beaucoup de courage et un bon réseau d'appui sont nécessaires pour dénoncer publiquement ces violences sexuelles à l'intérieur de la grande famille qu'est le mouvement étudiant. Celles qui osent le faire sont d'une manière ou d'une autre accusées de miner le projet "familial"», écrit la militante engagée Camille Tremblay-Fournier dans le livre Les femmes changent la lutte. Elle évoque les premières dénonciations comme «une onde de choc».

«Exagération»

Des leaders étudiants ont refusé nos demandes d'entrevue sur le sujet. Sous le couvert de l'anonymat, des acteurs du milieu parlent néanmoins d'une «exagération en raison de réseaux sociaux qui laisse croire à tort en une crise ou un fléau de viols dans le mouvement étudiant». Selon un ancien militant influent, il s'agirait plutôt d'un enjeu très localisé. «Ces dénonciations et cette logique de tribunaux populaires sont le fait d'une poignée restreinte d'anarchistes d'une extrême gauche très montréalaise, très "uqamienne", qui refuse par principe de collaborer avec les forces policières et les tribunaux.»

Rien de tel n'a été observé au sein des associations de l'Université de Montréal, selon un ancien représentant étudiant.

«Il ne faut pas oublier que la majorité des agressions sexuelles ne sont pas dénoncées et ce serait prétentieux de croire qu'il en va autrement dans le milieu étudiant, rappelle-t-on au Comité femmes de l'ASSÉ. Il faut plutôt se poser la question à savoir pourquoi les femmes ne se sentent pas à l'aise de dénoncer?»

«Très peu de femmes portent plainte», confirme l'avocate Louise Langevin, professeure de droit à l'Université Laval et experte en matière de violence faite aux femmes. «Quand une victime parle, d'autant plus si elle est connue, d'autres sortent de l'ombre. Ça crée un effet de groupe, un sentiment de solidarité. On l'a vu à l'époque avec l'affaire Nathalie Simard. Si les femmes préfèrent aujourd'hui dénoncer sur Facebook, ça témoigne d'une perte de confiance dans le système de justice. Le processus criminel a fait des progrès à l'égard des femmes. Mais ce n'est pas assez.»

Malgré ce qu'elle a vécu, Florence sera de la prochaine grande mobilisation contre l'austérité prévue au printemps 2015. Dans les rangs militants, les préparatifs vont déjà bon train. «Au-delà de la lutte contre l'austérité, mon souhait serait que ça fonctionne au plan émotif entre les militants, que l'on prenne soin les uns des autres.»

Un féminisme radical plus visible?

Masquées et vêtues de noir, une bande de femmes a parcouru les corridors de l'UQAM, le 20 novembre dernier, en placardant un peu partout des affiches et des autocollants contre la «culture du viol». «La révolution sera féministe ou ne sera pas», pouvait-on lire sur une banderole.

Après un creux de vague, le féminisme radical semble gagner une nouvelle ferveur militante à l'UQAM comme à l'extérieur de ses murs. On assiste à des manifestations, à la création de collectifs féministes, à des actions directes et à des coups d'éclat, comme les récentes dénonciations publiques.

«C'est la mesure de la colère des femmes. Il y a une volonté de radicaliser le mouvement, un besoin d'un féminisme militant, moins doux, moins délavé, affirme Martine Delvaux, professeure de littérature des femmes et de théories féministes à l'UQAM. Jusqu'à récemment, les féministes étaient mal vues et travaillaient dans l'ombre. On assiste au retour du balancier. On l'a vu avec les Pussy Riot, les Femen et les immenses manifestations. Je pense qu'il faut lire cet essor dans ce contexte social; on assiste à un mouvement général, un momentum.»

C'est dans cette veine qu'est né, en avril, le collectif québécois Hyènes en jupons, qui se décrit comme féministe radical affinitaire. Il s'inscrit notamment contre la présence dans les médias d'un seul visage du féminisme: le «féminisme pop blanc, libéral, domestiqué».

Selon les Hyènes en jupons, «un féminisme qui ne dérange pas ne transforme absolument rien». Sans lancer les récentes dénonciations publiques, les Hyènes en jupons ont contribué à leur diffusion sur Facebook, avant de recevoir une mise en demeure. «Dans toute la vague des dernières semaines, nous pouvons retenir qu'il a fallu que des féministes dérangent pour se faire entendre», a indiqué par courriel une représentante, faisant référence à l'embauche d'une intervenante spécialisée pour traiter les plaintes de harcèlement et d'agression à l'UQAM. «Des groupes féministes radicaux existent depuis longtemps à Montréal. [...] Ces groupes sont conscients que le climat est propice à l'action puisque les médias traditionnels s'intéressent à cette question et leur ont donné une certaine visibilité.»

La grève comme accélérateur?

«Le printemps 2012 a peut-être été un accélérateur de cette mobilisation, comme il l'a été de toutes sortes de manières socialement, dit Martine Delvaux. Le mouvement étudiant a été un lieu d'apprentissage du féminisme et il se peut que la mobilisation des femmes se soit accentuée.»

Marie-Ève Surprenant a codirigé le livre Les femmes changent la lutte sur le féminisme lors de la grève étudiante de 2012. «Jamais n'y a-t-il eu autant de femmes engagées sur les campus, dans les associations locales et nationales, et à titre de porte-parole, dans des tâches et des rôles aussi visibles, écrit-elle. Si certaines ressentent beaucoup d'amertume face à cette grève, d'autres savourent la victoire d'avoir pris la rue, d'avoir participé à une mobilisation sans précédent. Si la révolution souhaitée par certaines n'est pas advenue, les germes de la contestation ont été semés.»

«En 2012, les femmes ont été beaucoup plus visibles dans les rôles traditionnellement masculins, avance la militante Camille Robert. Elles étaient des lignes de piquetage et dans les Black Blocs.» Selon elle, c'est grâce à l'organisation des femmes «en groupes distincts, comme le Comité femmes GGI, ou en groupes affinitaires».

Parce qu'elles n'étaient pas satisfaites de leur place au sein des associations étudiantes, plusieurs féministes ont quitté les rangs. «Si les femmes ne trouvent pas leur place qui leur revient dans les mouvements étudiants, elles vont la prendre ailleurs. Il y a alors création d'espaces non mixtes et affinitaires, ce n'est pas nouveau», indique Sandrine Ricci, chargée de cours au département de sociologie et chercheuse à l'Institut de recherches et d'études féministes (IREF).

«Est-ce que les féministes sont plus radicales depuis 2012 ou ont-elles eu plus de leviers pour se regrouper? Les réseaux sociaux ont assurément permis une nouvelle façon de réseauter durant la grève», soutient Gaëlle-Mauve, militante.

Aussi, les féministes multiplient les ateliers, les journées de réflexion sur le consentement, le sexisme et la violence. Plusieurs comités femmes locaux ont vu le jour dans les universités et les cégeps. Le Comité femmes de l'ASSÉ organise, en mars de chaque année, un «camp de formation féministe» d'un week-end. En 2014, jusqu'à 200 femmes y ont participé.

«Maintenant, ça brasse beaucoup plus sur les campus, indique Jeanne Reynolds, du Comité femmes de l'ASSÉ dans Les femmes changent la lutte. Ça choque beaucoup de gens que les femmes s'organisent et s'activent, même des camarades de grève.»

Qu'est-ce qu'une agression sexuelle?

Selon le Code criminel canadien (articles 271, 272, 273), il existe trois degrés de gravité d'agression sexuelle: agression sexuelle simple (article 271); agression sexuelle armée, menaces à une tierce personne ou infliction de lésions corporelles (article 272); et agression sexuelle grave (article 273), qui blesse, mutile ou défigure la victime ou met sa vie en danger. «S'il y a absence de consentement, toucher les fesses ou un sein est une agression sexuelle. Au Canada, il ne s'agit pas d'une définition étroite où ça prend nécessairement violence physique ou pénétration», indique l'avocate Louise Langevin.

Derrière les dénonciations

Alerta Feminista

> Créé en novembre 2013

> 
Permet de diffuser de façon anonyme des dénonciations d'agressions sexuelles. Sur son ancien profil Facebook, le groupe se décrivait comme «des féministes radicales voulant lutter contre la culture du viol et du silence, contre les systèmes patriarcaux et capitalistes, ainsi que tous les autres systèmes d'oppression».

Les Hystériques

> 
Créé en novembre 2014

> 
Le groupe se définit comme «un collectif d'actions et de sensibilisation au sexisme et à l'antiféminisme dans les milieux universitaires et militants». Sur leur page Facebook et Tumblr, elle ont créé «un espace de dénonciation anonyme des propos sexistes et antiféministes à l'UQAM et dans les milieux militants». Elles ont comme mission d'organiser des ateliers de sensibilisation et de réflexion sur le sujet.

Les Hyènes en jupons

> 
Créé en avril 2014

> 
Il s'agit d'un collectif féministe radical affinitaire formé d'étudiantes, mais surtout de femmes de divers milieux, insistent-elles. Elles veulent une plus grande diversité de paroles. «N'ayant aucune tribune et ne disposant d'aucune renommée, c'est par notre nombre et la virulence de notre critique que nous nous faisons entendre.»

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