Une ombre au tableau blanc

Selon Thierry Karsenti, directeur de la chaire de... (Archives The Denver Post)

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Selon Thierry Karsenti, directeur de la chaire de recherche du Canada sur les technologies de l'information et de la communication en éducation, aucune étude indépendante n'existe pour justifier l'achat massif et rapide de tableaux blancs interactifs. «Les seules études sur les TBI ont été subventionnées par les fabricants», précise-t-il.

Archives The Denver Post

 

André Noël et Vincent Marissal
La Presse

Dans son discours inaugural du 23 février 2011, Jean Charest a lancé, à la surprise générale, un programme de 240 millions de dollars en cinq ans pour procurer des tableaux blancs interactifs (TBI) à toutes les classes des écoles primaires et secondaires. Pourquoi cette soudaine priorité en période de restrictions budgétaires? s'est demandé le milieu scolaire. Un an plus tard, on constate que la grande majorité des TBI sont commandés d'une façon inhabituelle à un fournisseur quasi unique: Smart Technologies, dont le lobbyiste est un ancien membre du cabinet de M. Charest.

Smart Technologies est un pionnier dans la mise au point des TBI. Selon l'entreprise, plus de deux millions de Smart Boards équipent des écoles dans le monde. La société n'a pas attendu le discours inaugural de Jean Charest pour faire la promotion active de ses appareils dans les commissions scolaires: plusieurs classes en sont déjà équipées, ce qui lui donne une longueur d'avance.

Le 8 août 2011, à la suite du discours inaugural, le gouvernement lance un appel d'offres pour les TBI par l'entremise du Centre des services partagés du Québec (CSPQ), qui relève de la ministre du Conseil du Trésor. Plus précisément, il s'agit d'un «contrat à commandes». Les fournisseurs qui se seront qualifiés verront leur nom inscrit sur une liste. Les commissions scolaires pourront alors commander les TBI retenus par le CSPQ.

Les soumissionnaires sont nombreux à montrer leur intérêt. Mais l'appel d'offres est trompeur. Il passe sous silence une information cruciale: le ministère de l'Éducation permet aux commissions scolaires de se procurer des TBI à moindre coût en passant par un regroupement d'achats dirigé par la Fédération des cégeps.

Le résultat, c'est que 54 des 72 commissions scolaires commandent des Smart Boards par l'entremise du regroupement d'achats dirigé par la Fédération des cégeps. «Il y a un véritable engouement pour les Smart Boards», nous a dit Serge Tardif, responsable des acquisitions dans ce regroupement.

Plus chers et moins souples

Pourtant, ni le ministère de l'Éducation, ni le CSPQ (ou le Conseil du Trésor), ni les commissions scolaires n'ont d'étude montrant la supériorité des Smart Boards.

Les Smart Boards sont le seul modèle permettant d'écrire directement avec le doigt sur le tableau. Les autres modèles fonctionnent avec des stylets. Mais il s'agit d'un bien petit avantage si on considère que d'autres modèles sont moins encombrants, plus souples et surtout moins chers.

Le prix moyen d'un Smart Board est de 3458$, selon une résolution de la Commission scolaire de Montréal datant de novembre. La commission scolaire des Samares (Lanaudière) les a payés 5330$. Ce prix comprend le projecteur et l'installation. Or, selon nos recherches, les produits concurrents se détaillent entre 1300$ et 3000$ (voir encadré).

Utilité mise en doute

L'utilité même de la mesure annoncée par Jean Charest il y a un an est loin de faire l'unanimité dans le réseau de l'éducation. Son budget a imposé d'importantes compressions aux commissions scolaires. «Les TBI, c'est bien, mais ce n'est pas la panacée», a dit Josée Bouchard, présidente de la Fédération des commissions scolaires du Québec.

«C'est de la quincaillerie, alors que les écoles ont besoin de pédagogie, a souligné la présidente de la Fédération québécoise des directions d'établissements d'enseignement, Chantal Longpré. Un tableau coûte 5000$. Avec cet argent, chaque école pourrait se payer une demi-journée d'orthopédagogie par semaine pour une année.»

La Presse a demandé au ministère de l'Éducation de lui fournir l'étude qui a justifié le lancement de ce programme d'un quart de milliard de dollars. Au bout de 10 jours, le Ministère nous a envoyé cette réponse: «La mesure repose sur des analyses effectuées par le Ministère. Les TIC ont un potentiel pour favoriser la réussite scolaire par des approches pédagogiques stimulantes et des ressources didactiques variées offrant la possibilité de différenciation des enseignements.»

En vérité, aucune étude indépendante n'existe pour justifier l'achat massif et rapide de TBI, affirme Thierry Karsenti, directeur de la chaire de recherche du Canada sur les technologies de l'information et de la communication en éducation. «Les seules études sur les TBI ont été subventionnées par les fabricants», précise-t-il.

«Ce programme n'est pas accompagné d'une formation adéquate, dit-il. La majorité des profs vont se servir des TBI comme d'un tableau noir. Pourquoi avoir lancé ça sans évaluation et sans suivi? Ça n'a pas d'allure.»

«Quelqu'un a convaincu Jean Charest qu'il pourrait en un coup régler un problème de perception, à savoir que les écoles québécoises n'ont pas pris le virage numérique», estime Mario Asselin, spécialiste québécois en technologies de l'information dans le milieu scolaire.

Les TBI ont commencé à se répandre dans les écoles américaines il y a déjà plusieurs années. Mais leur pertinence est maintenant remise en doute. «On trouvera difficilement une recherche prouvant que ces machines améliorent la performance scolaire», a déclaré Larry Cuban, professeur émérite de pédagogie à l'Université Stanford, dans une entrevue au Washington Post.

Que ce soit dû ou non à cette remise en question, Smart Technologies semble éprouver des difficultés. La valeur de ses actions en Bourse est passée d'un sommet de 17$ à 3,57$. Des investisseurs ont déposé une demande de recours collectif de 100 millions de dollars: ils estiment qu'ils ont été floués par des déclarations inexactes et trompeuses.

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