La saison des randonnées redémarre, et réserve son lot de surprises aux amoureux de la nature. Notre collaborateur nous fait part d’une rencontre plutôt inusitée.

Pierre Gingras
Pierre Gingras Collaboration spéciale

Non, ce n’est pas un film de Disney et je suis bien éveillé. La perdrix court à droite et à gauche, le cou tendu, pour venir se planter devant moi, à 30 cm de mes bottes. D’ailleurs, ces courses folles avec des arrêts soudains rappellent le fameux Roadrunner du célèbre dessin animé, une caricature du grand géocoucou.

Mais nous sommes en plein bois, près de Kiamika, dans les Laurentides, dans une forêt privée très peu fréquentée. Durant les quelques jours sur place, la gélinotte huppée m’a tenu compagnie de longs moments, tournant autour de moi tout en grignotant quelques rares verdures de ce début d’avril, alors que j’étais assis sur un tronc d’arbre. Malgré mes tentatives ratées de vocalises de perdrix, la belle s’est installée près de moi durant de longues minutes à plusieurs reprises, caquetant discrètement, presque à mon oreille, un son à peine audible. Comme si elle voulait timidement engager la conversation. Un moment magique.

Lors d’une de nos rencontres, elle répète le même manège, mais n’apprécie guère mes vieux gants qu’elle « picosse » allègrement, si intensément d’ailleurs qu’elle se laisse soulever. Puis c’est ma tuque noire qui l’embête.

Sans avertissement, elle saute sur ma tête pour l’enlever et s’en prendre à mon crâne nu. Le bec d’une gélinotte n’est évidemment pas en caoutchouc. Je me souviendrai toute ma vie de ce plaisir masochiste.

À la fin de nos échanges, après que j’ai quitté les lieux en enfourchant un véhicule tout-terrain (VTT), au bout d’une centaine de mètres de trajet, la voilà qui arrive en plein vol pour m’enlever de nouveau ma tuque. On croirait une attaque de rapace !

« Pout, pout, pout ! »

PHOTO PIERRE GINGRAS, COLLABORATION SPÉCIALE

La fameuse gélinotte de Kiamika

L’histoire de la gélinotte de Kiamika remonte à mai 2020 quand un copain a réalisé que l’oiseau en question, une femelle, suivait son VTT lorsqu’il allait couper du bois de chauffage. Elle restait présente même quand la scie mécanique fonctionnait. Et depuis, la perdrix est presque toujours au rendez-vous.

Plusieurs cas similaires m’avaient été signalés et ont été publiés dans la chronique sur l’observation des oiseaux dans La Presse, il y a plusieurs années. Notamment, le récit d’une dame du Témiscamingue qui, durant cinq ans, au retour de son séjour hivernal de quelques mois en Floride, n’avait qu’à appeler son « petit Jacko » pour qu’il se présente 10 minutes plus tard pour manger dans sa main. Ou encore, la perdrix de Jean Desrochers qui se baladait sur son VTT dans les bois de Varennes, vidéo à l’appui. Cocotte, la perdrix qu’un lecteur de Rawdon avait réussi à baguer pour être certain de son identité, se baladait elle aussi sur son VTT et refusait obstinément de se montrer lorsque sa conjointe l’accompagnait.

Selon Lisa Williams, biologiste au département de la faune de la Pennsylvanie, le comportement de ces gélinottes sauvages conserve encore une bonne part de mystère. Le « pout-pout-pout » des VTT semble avoir un pouvoir attractif qui rappelle peut-être le tambourinage des mâles au printemps. Mais le contact a souvent été établi aussi avec des motoneigistes, des promeneurs ou des travailleurs forestiers.

Selon Lisa Williams, qui s’est penchée sur ce phénomène, l’attitude de ces oiseaux sédentaires vise d’abord à intimider l’intrus afin de l’expulser de leur territoire, un habitat qui ne dépasse guère quelques hectares de forêt.

Les oiseaux intimidateurs sont habituellement des mâles et se manifestent surtout en période de reproduction (avril-mai), explique-t-elle. Mais que dire de ces relations familières qui persistent quelques années ? La situation est d’autant plus étonnante que le taux de survie d’une gélinotte huppée, un an après l’éclosion, ne dépasse guère les 20 % et diminue encore avec les années.

« Voilà la part du mystère », selon Lisa Williams. La biologiste croit qu’il s’agit probablement d’une forme d’habitude, d’apprivoisement, d’habituation, selon le terme biologique. L’oiseau s’habitue à la présence de l’intrus qui, finalement, n’est pas dangereux même s’il est envahissant. Mais que cette rencontre improbable ne dure que quelques heures ou s’échelonne sur des années, elle reste gravée à jamais dans la mémoire. Un moment privilégié même s’il est accompagné de quelques coups de bec sur le crâne.