Même si l’industrie s’en doutait, l’annulation complète de toute la saison des croisières annoncée vendredi par Ottawa est un terrible choc.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Le secteur savait déjà que la moitié de la saison était ruinée, mais espérait toujours que les activités pourraient reprendre en septembre. Ce ne sera pas le cas.

Le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau, a annoncé vendredi, en matinée, que les navires de croisière de 100 passagers et plus étaient interdits dans les eaux canadiennes jusqu’en novembre.

Le contrecoup sera particulièrement important à Québec, où 98 % de tous les bateaux de croisière font escale.

Pour 2020, qui devait être une année record, la capitale prévoyait accueillir 152 navires et 250 000 passagers et membres d’équipage. L’industrie des croisières joue un rôle plus grand dans cette ville qu’à Montréal, qui attendait 80 navires et 139 000 visiteurs cette année.

« En matière de retombées, juste à Québec, c’est 210 millions de dollars de dépenses directes de passagers et de lignes de croisières qui se ravitaillent », affirme Mario Girard, PDG de l’Administration portuaire de Québec.

C’est une année catastrophique pour l’industrie touristique.

Mario Girard, PDG de l’Administration portuaire de Québec

« Les pertes sont importantes. Mais la vraie perte, c’est la perte de l’industrie touristique de Québec. C’est à elle qu’on pense. Nous, ça reste un petit pourcentage de nos revenus. Un port ne vit pas nécessairement grâce à l’industrie des croisières. C’est la communauté qui en bénéficie, la ville, les restaurants, les hôtels. On vient encore une fois de donner un coup de marteau sur le clou en disant : “On vous confirme que vous n’aurez pas une cenne.” »

La capitale aurait pu sauver sa saison si l’interdiction des croisières de 100 passagers et plus avait été levée à la fin de l’été, car 75 % des accostages ont lieu en septembre et en octobre, souligne M. Girard.

Si le choc, en proportion, est moins grand dans la métropole, il est néanmoins significatif.

« L’effet, pour nous, c’est surtout [dans] les hôtels de luxe », souligne Yves Lalumière, PDG de Tourisme Montréal, qui rappelle que Montréal, épicentre de la pandémie au Canada, a d’autres problèmes que celui des croisières.

« On a beaucoup de clients qui vont dans des hôtels cinq étoiles dans ce groupe-là. C’est ça qui nous fait un peu plus mal. On avait un espoir d’avoir un protocole pour reprendre les activités l’automne prochain. »

Pire scénario

Le pire scénario était celui d’une annulation complète de la saison. « Le couperet est tombé ce matin », se désole René Trépanier, directeur général de l’Association des croisières du Saint-Laurent.

« On met une croix sur les croisières internationales. On s’attendait à une saison record dans le Saint-Laurent. Au-delà de 500 000 jours-passagers étaient prévus. Ça ruine notre saison. Toute l’industrie touristique est touchée. On en fait partie. On soutient les demandes d’aide faites au gouvernement. On va en avoir besoin parce qu’on a des entreprises qui vont avoir de la difficulté à passer au travers. »

L’industrie des croisières représente entre 4000 et 5000 emplois directs et génère environ 1 milliard de retombées dans l’économie québécoise, assure M. Trépanier.

L’annulation de la saison fait aussi mal à Saguenay, l’un des neuf ports qui reçoivent des croisiéristes au Québec.

« Pour nous, c’est 26 millions de dollars de dépenses directes et indirectes », précise Patrick Bérubé, directeur général de Promotion Saguenay. « C’est certain que ça a un gros impact. Mais on vivait d’espoir. On est positifs de nature. »

Saguenay prévoyait accueillir 64 navires et près de 100 000 passagers et membres d’équipage en 2020, sa plus grosse saison à vie.

Oui aux excursions

L’interdiction épargne toutefois les navires de croisière de 100 passagers et moins et les excursions sur des bateaux sans hébergement, comme celles qui offrent des croisières pour voir les baleines, observer les oiseaux ou les îles de Mingan. Les entreprises pourront offrir leurs croisières à partir du 1er juillet si elles obtiennent l’autorisation des gouvernements provinciaux et se soumettent à leurs règles sanitaires : distanciation physique, lavage des mains, toilettes, bar, restaurant, etc.

Les opérateurs internationaux pourraient toujours innover et offrir des croisières sur un bateau de 100 personnes, mais cela serait étonnant compte tenu de la réalité économique.

Luc Brisebois, directeur général intérimaire de Sécurité et sûreté maritimes, à Ottawa

Cette reprise des activités ne sera cependant pas de tout repos. D’abord, parce qu’il faudra que les autorités fassent vite pour donner le feu vert.

« Nous, le plus tôt possible que les autorités provinciales donnent leur accord aux bateliers et croisiéristes, plus tôt on peut préparer nos navires parce que des inspections doivent être faites, des certificats doivent être délivrés par Transports Canada, il y a des équipages à préparer, du personnel à former avec les nouvelles mesures sanitaires », explique Lucie Charland, directrice générale adjointe chez Croisières AML et porte-parole de l’Alliance Éco-baleine.

« Idéalement, dès la semaine prochaine, il faudrait qu’on ait une confirmation du gouvernement provincial pour rouvrir le 1er juillet. »

Il n’est pas non plus certain que ces activités seront rentables.

« On a fait des calculs sur nos navires : la capacité va être réduite de 50 % à 80 % selon les bateaux. Ce n’est aucunement rentable. C’est pour ça qu’on demande des mesures de soutien au gouvernement pour toute l’industrie touristique. On demande à Ottawa de poursuivre la subvention salariale pendant un an. On n’a pas de liquidités », ajoute Mme Charland.

Penser à 2021

Si la saison 2020 est annulée dans certains cas ou fortement compromise dans d’autres, les plus optimistes pensent déjà aux croisières de 2021.

« Les intentions de voyage sont encore très fortes », rappelle le DG de l’Association des croisières du Saint-Laurent, René Trépanier.

C’est une industrie qui avait le vent dans les voiles, qui était en croissance ininterrompue depuis 15 ans. Les amateurs de croisières sont maniaques de ça. Ils n’en font pas une, ils en font 6, 7, 8, 10.

René Trépanier, DG de l’Association des croisières du Saint-Laurent

« Notre saison de 2021 est déjà toute réservée. Mais je ne garantis pas que les bateaux vont être pleins. Avec les nouvelles mesures, on va rouler à capacité réduite. On va voir des changements d’itinéraires, on va voir de nouveaux types de croisières, mais c’est une industrie qui va se relever. Elle a passé à travers plusieurs crises dans le passé. »

Patrick Bérubé, de Promotion Saguenay, refuse aussi de se laisser abattre : « On va travailler encore plus fort pour 2021. Ce n’est pas une croix sur les croisières. C’est vraiment un report. »