Bienvenue à l’embouchure de la rivière aux Feuilles, dans la baie d’Ungava, en pleine toundra. Dépaysement garanti et promesses de pêche abondante de saumons, d’ombles chevaliers ou de truites de mer. Mais d’abord, il faudra composer avec la marée la plus haute au monde… heureusement avec l’aide de nos hôtes inuits. Invitation à une partie de pêche très nordique.

Pierre Gingras Pierre Gingras
Collaboration spéciale

PHOTO PIERRE GINGRAS, LA PRESSE

La rivière aux Feuilles à la marée baissante, en fin de journée

Au nord du Nord

Il est assez rare que l’on puisse capturer autant de poissons mythiques au même endroit. C’est le cas au Camp de l’estuaire de la rivière aux Feuilles. Ce n’est pas à la porte ni à la portée de toutes les bourses. Pour s’y rendre, il faut d’abord passer par Kuujjuaq, un vol de 2 h 30 min à partir de Montréal, puis prendre un autre avion jusqu’à Tasiujaq, 130 km plus au nord. Puis encore 45 minutes de mer à parcourir, pas nécessairement au moment où l’avion atterrit, marée oblige. À chacun son bout du monde. Ici, la rivière aux Feuilles entre en contact avec la mer, à plus de 400 km de son point d’origine, près de la baie d’Hudson. Véritable fleuve alimenté par 23 tributaires, elle traverse le Québec nordique de part en part.

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Notre camp de pêche à l’embouchure de la rivière aux Feuilles

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Retour de pêche. Quelques ombles chevaliers de belle taille ont mordu.

La pêche aux aurores

Fin juillet, la température est de 8 °C ce matin. Il est 5 h 30, un lever matinal en raison des caprices de la marée. Il faut quitter le camp avant que le canot et le bateau ne puissent naviguer. Nous voilà donc partis pour cinq ou six heures en compagnie des phoques, le temps que la marée remonte. La pêche à la traîne, où on laisse traîner un appât derrière le bateau en mouvement, est à l’honneur. La touche tant attendue peut être celle d’un omble chevalier de 2 à 3 kg (un poisson puissant, délicieux), d’un saumon atlantique (toujours acrobatique, peu importe le format) ou encore d’une belle truite de mer. Mais la saison de pêche est de courte durée dans l’estuaire, quatre ou cinq semaines tout au plus, le temps que tout ce petit monde se gave de nourriture en eau saumâtre avant de regagner la partie supérieure de la rivière pour y frayer. Les changements climatiques semblent aussi affecter le poisson, soutient le propriétaire de la pourvoirie, Billy Cain. « Les poissons se sont gavés rapidement cette année. Ils étaient plus “mordeux” en début de saison. » Vous avez deviné : notre pêche a été moins bonne que prévu. Le Grand Nord n’est pas une pisciculture…

Une marée gigantesque

Les marées de l’estuaire de la rivière aux Feuilles rivalisent chaque jour avec celles de la baie de Fundy. Ce sont les plus hautes au monde, un peu plus de 16 m à leur apogée annuel. Pendant notre séjour, elles atteignaient plus de 13 m (43 pi). Un phénomène dont on mesure vraiment l’ampleur dans notre bateau et qui marque la mémoire à jamais. Dans un sens ou dans l’autre, l’eau doit franchir ici une barrière rocheuse qui traverse la rivière de part en part, sur 2 km de largeur. Quand elle descend, apparaît progressivement un long rapide gigantesque, bruyant, monstrueux comme les rapides de Lachine. Puis le bruit s’estompe, le rapide disparaît peu à peu. Visible sur la ligne d’horizon, la masse d’eau salée s’amène rapidement, prend de l’ampleur. Se déchaîne alors un nouveau rapide vers l’amont, une manne pour les poissons qui n’ont que quelques semaines d’été pour s’alimenter. Les goélands sont au rendez-vous eux aussi. Dès que le contre-courant apparaît, c’est la frénésie. Buffet de crevettes à volonté.

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Traces d’ours fraîches derrière notre camp de pêche

Un paysage bien vivant

Le Québec nordique, c’est beaucoup plus que la pêche. Dans ce pays de grand vent qui chasse le silence, on découvre une toundra unique, sans arbres, souvent dénudée jusqu’à la roche vierge. Il suffit de grimper sur une colline pour être avalé par l’horizon. Voilà plusieurs fois que j’y reviens. Toujours la même fascination… en dépit des maringouins et des mouches noires. L’aridité du paysage est d’ailleurs trompeuse. Ses beautés sont discrètes. Entre deux rochers, les délicates campanules bleues, épilobes roses, bosquets de gracieuses linaigrettes à la tête de coton consentent à se dévoiler. Là, à fleur de sol, des bleuets rampants bien mûrs ou une « talle » de plaquebières qui attendent quelques rayons de soleil de plus pour être dégustées. Tiens ! des cris étranges. Rencontre inattendue avec des lagopèdes et leurs poussins. Plus loin, quelques petits oiseaux bruns furtifs qui hochent la queue sans cesse : des pipits. Un renard et même un loup sont aussi venus nous saluer près du camp.

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Le pourvoyeur et maire de Tasiujaq Billy Cain a toujours adoré guider lui-même ses clients à la pêche.

Pourvoyeurs de père en fils

Chez les Cain, on est pourvoyeur de père en fils depuis 1972. Billy, qui est aussi maire de Tasiujaq, a pris la relève du paternel et son fils de 21 ans guide les pêcheurs pendant l’été avant qu’il ne commence à chasser le caribou pour la communauté à la fin d’août. Sa carabine fait d’ailleurs partie de l’équipement du canot au cas où un béluga, gibier de prédilection pour les Inuits, se montrerait le nez. En pareil cas, les pêcheurs qui ne veulent pas participer à la poursuite seront déposés gentiment au camp, insiste Billy Cain. Les Inuits pêchent aussi au filet. Saumon et omble sont à l’honneur aux repas, comme le caribou d’ailleurs, ce qui serait impossible ailleurs, la chasse sportive étant interdite.

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Les frais de transport exorbitants dans le Grand Nord québécois font souvent doubler le prix du matériel. Un grand canot comme celui-ci pourra coûter jusqu’à 11 000 $.

Une expérience rustique

Les installations du camp tiennent plus du refuge que du lodge annoncé, et les alentours peuvent parfois déconcerter les gens du Sud. Ici un vieux congélateur devenu fumoir, là des barils de pétrole vides, rouillés. La situation s’explique par le coût exorbitant du transport qui fait souvent doubler le prix d’achat du matériel. On comprend pourquoi le coût de la vie est si élevé dans le Grand Nord québécois. Quand un frigo rend l’âme, pas question de l’envoyer au recyclage dans un centre urbain. Il finira ses jours dans la nature, souvent sans grande discrétion, comme c’est le cas un peu partout dans le Nunavik.

Consultez le site du Lodge de la rivière aux Feuilles (en anglais)

Combien ça coûte ?

Un voyage dans le Grand Nord est toujours coûteux. Heureusement, notre pourvoyeur avait des prix intéressants sur certains vols. À lui seul, le tarif aérien ordinaire Montréal Kuujjuaq aller-retour est de 3143 $, parfois plus selon le vol.

Frais de séjour (six jours de pêche) : 3276 $

Trajet Montréal-Kuujjuaq : 1009 $

Trajet Kuujjuaq-Tasiujaq : 231 $ (prix réduit 60 ans et plus, tarif ordinaire 427 $)

À cela s’ajoute le pourboire pour les guides et le cuisinier.

Au total, la facture du voyage s’élevait à environ 5000 $.