Le Pacific Crest Trail (PCT), sentier de près de 4300 km dans l’Ouest américain, relie le Mexique au Canada. Il passe du désert torride à de hauts cols enneigés. Chaque année, il en fait baver aux randonneurs : moins d’un sur quatre désirant le parcourir en entier réussit ce périple qui se prépare longtemps à l’avance. Notre collaboratrice a relevé le défi en cinq mois, il y a deux ans, avant la pandémie. Suivez-la dans ce périple hors du commun.

Marie-Soleil Desautels Collaboration spéciale

Sud de la Californie : températures extrêmes

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Le pic San Jacinto, en Californie, trône à 3302 m d’altitude au cœur d’un environnement désertique.

Je cuis au soleil. Ma sueur imbibe ma chemise, marquée par le sel. La seule ombre où je pourrais me rafraîchir est la mienne. À chaque pas, le sable du désert californien s’infiltre dans mes souliers tandis que des lézards déguerpissent dans les broussailles.

Vers midi, je baigne mes pieds brûlants dans un ruisselet et mange ma ration quotidienne de chips tortillas écrasées et de cheddar désormais coulant. Je n’ai pas le temps d’avaler ma dernière bouchée que je constate que le filet d’eau se tarit. Et vite : il est pratiquement à sec lorsque je reprends, abasourdie, le Pacific Crest Trail.

Dire qu’hier, à près de 3000 m de plus en altitude, j’avançais avec mes crampons sur le sommet enneigé du pic San Jacinto !

Depuis que j’ai quitté la frontière américano-mexicaine, à la mi-avril, j’ai le sentiment que débute une fascinante histoire d’amour entre le sentier et moi, que ce sera bien plus qu’une aventure.

Tout est si varié. On passe de cactus fleuris à de gigantesques pins aux cocottes grosses comme des ananas. De terrains arides et vallonnés à des montagnes enneigées et dentelées.

Et s’il n’y a ni ruisseau ni torrent dans une section, on trouvera des bidons d’eau déposés dans des caches par des « trail angels », de généreux inconnus qui aident les randonneurs de mille et une façons. Je suis charmée.

À 900 km de la frontière, dans la ville de Tehachapi, une mauvaise nouvelle refroidit cependant mes ardeurs : des tempêtes de neige, inhabituelles en mai, font rage dans la chaîne de montagnes de la Sierra Nevada, où j’arrive. Ça promet : l’hiver précédent se classe déjà parmi les années records de précipitations.

Bientôt, je grelotterai et m’ennuierai du soleil.

Sierra Nevada : Gare aux avalanches !

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En route vers le mont Whitney, qui culmine à 4421 m. Nous avons dû rebrousser chemin à cause d’une avalanche.

« Avalanche ! », crient des voix pêle-mêle. On est cinq personnes, au pied d’une pente enneigée très à pic, dont on évaluait la sécurité. On voulait atteindre les 4421 m du mont Whitney, point culminant de la Sierra Nevada. Pas une seconde à perdre : on se précipite, avec crampons et piolets, vers l’extérieur de la masse lourde qui fonce vers nous.

Ouf ! elle s’arrête.

L’un des hommes attend et explose devant la cause de l’avalanche : trois jeunes randonneurs inconscients du danger qui ont glissé dans la pente au-dessus de nous !

On rebrousse chemin. Les flancs de granite des montagnes brutes et acérées se découpent entre le blanc immaculé de la neige et l’azur infini du ciel. Les deux hommes avec qui je fais équipe pour la Sierra Nevada et moi descendons jusqu’à retrouver des pins et des genévriers où nous nous engouffrons dans la chaleur relative de nos tentes. Le ciel se couvre.

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L’hiver 2019 s’est classé parmi les années records de précipitations dans la chaîne de montagnes de la Sierra Nevada. Des tempêtes de neige inhabituelles en mai ont mis à rude épreuve les randonneurs.

Durant la nuit, la sensation d’étouffer me réveille. Ma tente ultralégère s’écrase sur ma tête et mes pieds. Il a encore neigé, ce qui, à la fin de mai, est atypique.

Le matin, impossible d’enfiler mes chaussures gelées ; je les frappe comme une déchaînée pour les assouplir. Le froid me transit. Je grimace de douleur.

Le jour, nous avançons en estimant la direction du sentier, caché sous la neige. Nous traversons des ruisseaux qui déborderont bientôt avec la fonte. Nous nous réjouissons dès que le soleil se pointe et nous gelons dès qu’il se cache derrière des nuages qui, souvent, déversent de la grêle ou de la neige.

Un matin, en marche vers une ville où se ravitailler, une randonneuse demande : « Est-ce grave si certains de mes orteils noircissent ? » Elle n’est pas seule : plusieurs hikers ont exposé leurs gelures sur Facebook.

En ville, mes coéquipiers abandonnent. À cause du froid et des limites de mon équipement, je choisis de différer la traversée de la Sierra Nevada. Je saute 875 km plus au nord où le climat sera plus favorable.

Nord de la Californie et Oregon : « Oh ! », « Ah ! »

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À Crater Lake, l’eau d’un bleu intense remplit le profond cratère effondré d’un volcan qui est entré en éruption il y a 7700 ans. Une île inhabitée se découpe dans ce lac qui est le plus profond des États-Unis.

J’enchaîne les oh ! et les ah ! d’admiration devant le Crater Lake, en Oregon. De l’eau d’un bleu intense remplit le profond cratère effondré d’un volcan qui a fait éruption il y a 7700 ans. Nous longeons ses falaises abruptes, couvertes de neige ici et là. Je me sens flotter, tant mon amour pour le sentier me transporte !

Un Suisse, avec qui je randonne ces temps-ci, se moque de moi. Il crie « Oh ! Oh my God ! Aaah ! », sautille et m’imite en train de prendre des photos. Il ne se passe pas une journée sans que je m’extasie, et il est là pour me le rappeler.

« Oh ! » dans les zones alpines enneigées où nous nous traînons les crampons dans le sang des glaciers – cette algue verte, rouge à cause d’un pigment protecteur, empourpre la neige.

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L’orange des lys tigrés n’a pas son pareil sur le site d’un ancien incendie de forêt, communs sur la côte ouest américaine.

« Ah ! » où un incendie récent a réduit les arbres en squelettes chancelants, où l’odeur âcre de fumée persiste et où l’orange des lys tigrés et le mauve des lupins qui poussent dans cette désolation n’ont pas leur pareil.

« Oh my God ! » devant un étang fumant, turquoise laiteux, ceinturé de terre rouge ou ocre, avec, en arrière-plan, le volcan Lassen. Tout autour, des marmites de boue craquelée crachent des bulles de gaz qui font gicler l’argile grisâtre. Mes yeux s’écarquillent devant la Terre qui bout, et sa sueur sulfureuse remplit mes poumons.

Mon ami se moque de moi, mais fait pareil. Il étreint des conifères élancés et couverts de lichen qui pend comme des milliers de longues barbes. Il s’émerveille le long des chapelets de lacs et d’étangs. Et il ne cesse de pousser des… « aïe ! » à cause des maringouins.

Washington : de précieux « zéros »

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Jim et sa femme, Kathy, épient un pygargue à tête blanche perché dans un pin ponderosa. Cet adorable couple de trail angels m’a hébergée à la suite d’un repos forcé dans l’État de Washington.

« C’est un juvénile, il s’envolera bientôt », dit Jim, l’œil vissé à sa lunette de repérage en épiant un pygargue à tête blanche perché dans un pin ponderosa. Sa femme et lui, un adorable couple de trail angels, m’hébergent depuis peu. Mi-juillet et me voilà au repos forcé dans le village de Trout Lake, dans l’État de Washington, à cause d’une soudaine et vive douleur au quadriceps. Un village de 550 habitants où je ne devais pas m’arrêter, ayant choisi de parcourir 240 km sans ravitaillement, et où une armée de bénévoles aide les hikers.

J’y prends 11 « zéros », c’est-à-dire 11 jours où je ne marche aucun kilomètre du sentier. J’y avale assez d’ibuprofène pour assommer un cheval.

J’y implore tous les saints de toutes les religions afin que ma jambe guérisse, ainsi que les extraterrestres qui, paraît-il, vivent dans le mont Adams, près de Trout Lake.

J’ajoute étirements, électrolytes, minéraux et multivitamines à mon quotidien. J’y recharge mes batteries, dormant 12 heures par nuit sous le toit paisible de mes hôtes retraités.

En observant les oiseaux ou les anneaux de Saturne avec ces astronomes amateurs, en partageant les repas et leur quotidien grandit une amitié inattendue. Ces « zéros » valent désormais leur pesant d’or. Chaque fois, cette chance inouïe de résider chez des trail angels m’inonde de gratitude et me tire des larmes de joie.

La douleur s’apaise et, malgré la crainte qu’elle empire, mon sentier m’appelle. Le cœur gros, je m’envole de leur nid.

North Cascades : le paradis !

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Les paysages dans la chaîne des North Cascades de l’État de Washington sont dignes du paradis.

« Suis-je morte durant la nuit ? », ai-je songé, le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Le soleil levant lèche un océan de sommets et de glaciers ceinturant ma minuscule tente plantée dans un rare bouquet d’arbres rabougris sur un col couvert d’herbe et de fleurs.

Le paradis, c’est sûr ! Eh non, je ne suis que dans la chaîne des North Cascades de l’État de Washington.

Et il y aurait pas mal de souris au paradis, si c’était le cas. Elles rôdent la nuit, grimpent sur ma tente et en descendent comme des acrobates.

Difficile, par ailleurs, d’avancer au paradis. Pas à cause de la douleur à ma jambe qui, avec bonheur, diminue, mais plutôt en raison des délicieux myrtilles et fruits de ronces odorantes ou remarquables, abondants en août. Et aussi par la faute des lacs cristallins, nichés parmi les pics vertigineux ou les géants de la forêt, où je ne peux m’empêcher de jeter mon corps usé. Sans se fatiguer, lui, le sentier enfile les cols et les vallées, parfois remplies d’une lourde mer de nuages.

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Russ Dalton, retraité du Service des parcs nationaux, habite deux mois par année dans la tour à feu Miners Ridge de la forêt nationale du mont Baker-Snoqualmie. Il faut faire un petit détour du PCT pour s’y rendre, et ça vaut la peine !

Oh ! ça y est, ici, c’est assurément le paradis. Et un homme y vit. Russ Dalton, retraité du Service des parcs nationaux, habite deux mois par année dans la tour à feu Miners Ridge de la forêt nationale du mont Baker-Snoqualmie. Il me confie que plusieurs personnes convoitent ce poste, pourtant bénévole, et qu’il a les larmes aux yeux chaque fois qu’il retrouve « sa » tour qu’il restaure en été depuis 2016 et fait visiter aux randonneurs. Puis-je m’ajouter à la liste ? À 1893 m d’altitude, elle offre une vue à 360 degrés, d’incomparables levers et couchers de soleil, des orages inoubliables et des repas en tête à tête avec le volcan Glacier Peak qui se dresse devant.

Sierra Nevada : ne pas m’arrêter

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Un randonneur promène son regard sur la chaîne de montagnes de la Sierra Nevada, désormais drapée de couleurs d’automne plutôt que de neige.

« Si j’avais fini le Pacific Crest Trail, je serais couchée dans mon lit ! », me lance, incrédule, une randonneuse qui ne comprend pas ce que je fais encore dans les montagnes. En effet, après avoir terminé les 4270 km du sentier, j’ai choisi de continuer quelques centaines de kilomètres de plus — juste pour le plaisir. Fatiguée, certes, mais aussi motivée qu’au premier jour.

Je suis revenue à la fin d’août dans la Sierra Nevada, après un long trajet d’autocar à partir de Vancouver, pour parcourir les 875 km que j’avais sautés. Et quel contraste par rapport à mai ! Tout est désormais sec et jauni, plutôt que couvert de neige. J’ai souvent l’impression de marcher sur la plage, tant le sentier est poussière.

Les lacs azurés, des étendues blanches qu’on devinait au printemps, brillent au soleil. Les prairies scintillent le matin, frimas à la pointe des herbes.

L’automne, peu à peu, drape la forêt d’or et d’orangé. Les cols, libres de neige, se traversent sur le granite, et les montagnes tout autour se perdent dans l’infini de l’horizon.

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L’un de mes derniers matins, dans la Sierra Nevada, à savourer l’aurore naissante et à déjà m’ennuyer de mon long sentier

Je marche depuis des mois. Rien d’autre ne compte. Marcher.

Je m’ennuie déjà du vent qui me caresse ou me fouette. Du murmure suave de la forêt. Du soleil qui brûle ma peau et des ruisseaux qui m’abreuvent. Des étoiles qui fourmillent et des coyotes qui hurlent à la lune. Une lune qui ensorcelle mes dernières nuits, de plus en plus froides, avec lui. Lui, ce sentier, où mon cœur s’est perdu entre le ciel et la terre.