Des voyageurs en canot du XVIIe siècle aux plaisanciers du XXIe, tous les navigateurs qui ont remonté la rivière Outaouais se sont un jour arrêtés devant la falaise du Rocher-à-l'Oiseau pour admirer les quelque 60 pictogrammes tracés à la main il y a des milliers d'années. Les premiers savaient que l'endroit était sacré pour les Algonquins. Les seconds l'ont de toute évidence oublié.

Stéphanie Morin LA PRESSE

Ce lieu exceptionnel, l'un des plus importants sites d'art rupestre en Amérique du Nord, a souffert de la présence humaine lors des dernières décennies. C'est pour préserver le site que le centre local de développement du Pontiac, de concert avec la MRC, a décidé de le rendre accessible aux randonneurs, en créant un tout nouveau sentier d'interprétation dans la municipalité de Sheenboro, à l'extrémité ouest du Pontiac.

Vrai, la route est longue jusqu'au sentier du Rocher-à-l'Oiseau. Longue et mauvaise. Il faut parcourir des kilomètres sur des chemins non asphaltés. Des crevasses, des bosses, des roches pointues. Petite voiture compacte, s'abstenir. Véhicule à quatre roues motrices fortement suggéré.

Une fois sur place toutefois, on découvre avec une fascination teintée de tristesse l'un des trésors historiques les plus méconnus (et peut-être les plus menacés) du Québec. Dans certains coins du monde, les peintures rupestres sont présentées et préservées comme des trésors (ce qu'elles sont). Chez nous, ces 60 pictogrammes amérindiens sont quasiment oubliés. D'où l'importance de la création de ce sentier.

Histoire

Le tracé linéaire, long de 4 km, traverse une forêt de feuillus et une chênaie rouge à pin blanc, enjambe des rivières, suit la pente douce (quoique pas toujours) du terrain. Tout le long, on a planté une quinzaine de panneaux d'interprétation trilingues: français, anglais et algonquin. De tout temps, le Rocher-à-l'Oiseau a occupé une place centrale dans l'histoire des Algonquins.

La légende veut qu'avant d'être un rocher, le Rocher ait été un homme, changé en pierre tandis qu'il levait les bras au ciel. Les pieds dans l'eau de la Kishi Sibi, la «grande rivière», la tête dans les nuages... La terre, l'eau, le ciel; les trois éléments sacrés des Algonquins réunis dans un seul lieu. Un lieu sacré.

Voici qui explique - peut-être - pourquoi les chamans algonquins ont peint à la main sur la falaise, avec un mélange d'ocre rouge et de graisse animale, plus de 60 oiseaux, poissons, figures humaines (dont celle d'un jésuite) et même, la silhouette du manitou Nanabijou.

«On sait que le Rocher-à-l'Oiseau était un haut lieu spirituel, explique Benedikt Kuhn, chargé de projet au CLD. Les Algonquins y faisaient des offrandes pour obtenir protection pendant leurs voyages. Le site servait peut-être aussi pour des rites de passage...»

Avant de déboucher sur la rivière des Outaouais, le sentier grimpe vers le sommet et la forêt refuge du Rocher-à-l'Oiseau. L'endroit est désigné écosystème forestier exceptionnel, en raison notamment des plantes menacées qu'on y trouve. C'est aussi un site réputé pour la nidification du faucon pèlerin, l'Oiseau-tonnerre vénéré par les Algonquins.

Chemin faisant, on croise aussi un magnifique lac. L'eau, claire, donne envie de plonger. L'ascension nous a donné chaud, mais le lac est censé abriter plusieurs couleuvres d'eau... Tant pis! L'eau est bonne... et pas de couleuvres en vue.

Belvédère

Le sentier se termine par un belvédère qui surplombe l'eau. Sur la rive ontarienne, on aperçoit la centrale nucléaire de Chalk River (oui, oui, celle impliquée dans la controverse des isotopes médicaux). Les pictogrammes? Ils sont à 500 m, sur notre droite. Invisibles. Le belvédère donne un point de vue magnifique sur le Rocher-à-l'Oiseau, la rive sud et la plage au pied des falaises (accessible pour quiconque veut ajouter 1,5 km et 150 m de dénivelé au compteur). Mais impossible d'observer les pictogrammes autrement que sur les panneaux d'interprétation.

Décevant? Oui, mais compréhensible. Les pictogrammes sont peints à flanc de falaise, à 100 m au-dessus du niveau de l'eau: y accéder par voie terrestre nécessiterait la construction de passerelles suspendues...

Mais il y a pire: ces oeuvres d'art millénaires ont été couvertes de nombreux graffitis par des plaisanciers peu respectueux... Un nettoyage fait-il partie des plans? «On aimerait, mais c'est compliqué, lance Benedikt Kuhn. Il faut enlever la peinture sans abîmer les pictogrammes. Les machines qui pourraient le faire sont lourdes, il faudrait les grimper au-dessus de l'eau, les faire fonctionner avec une génératrice...» Bref, une tâche colossale pour un petit organisme comme le CLD.

«Pour l'instant, l'objectif est d'éduquer les gens. On va fixer un panneau d'avertissement sur la paroi. La bonne nouvelle, c'est que la durée de vie de l'ocre rouge utilisée par les Algonquins est plus longue que celle de la peinture. Les pictogrammes devraient reprendre le dessus.»

C'est la grâce que l'on souhaite à ces peintures rupestres.

L'accès au sentier du Rocher-à-l'Oiseau, gratuit cette année, se fait par le chemin Schyan. Les services sont limités à des toilettes sèches au stationnement. Le retour se fait par le même sentier, pour une randonnée totale de 10 km (incluant la descente vers la plage). Infos: www.tourisme-pontiac.com