Le Montana est une terre rustique, vaste, peuplée de vaches et de chevaux, mais aussi d'une espèce rare dans les grandes villes: les cowboys. Nous avons parcouru avec eux cette contrée encore sauvage où il fait bon prendre d'immenses bols d'air.

Violaine Ballivy LA PRESSE

Ils sont une trentaine devant nous. Immenses, magnifiques, fiers et, surtout, libres. Trente chevaux qui ont réussi, nul ne sait comment, à s'évader de leur enclos pour s'aventurer dans le champ voisin, et bientôt plus loin encore, dans une forêt plus sombre que la nuit.

Jack Rich hoche à peine la tête. Ce n'est pas qu'il hésite, mais il aurait sans doute aimé se passer de cette aventure. Il est déjà 17 h, la journée a été longue et l'estomac réclame son dû. Mais le steak attendra. Jack Rich stoppe son véhicule tout-terrain sur le bord de la route et pose son pied botté au sol. «Allez! Faut y aller!», annonce-t-il aux deux touristes surpris.

«Placez-vous ici, pas trop près ni trop loin d'eux», lance Jack de sa voix ferme, en désignant une extrémité du terrain. Trois hommes et une femme sont déjà sur place et tentent en vain de renvoyer le troupeau derrière les barreaux. Sa femme, Belinda, se poste un peu plus loin. Le terrain est quadrillé. Pendant quelques minutes entrecoupées des quelques coups de voix de Jack, les chevaux vont et viennent le long d'une petite colline, mais comme ils ne trouvent plus d'endroit où s'enfuir, ils finissent par rentrer docilement au bercail.

Leurs propriétaires ne diront même pas merci. Normal, puisqu'ils ne sont pas là. Tout le monde s'est spontanément porté au secours des bêtes, parce qu'il le fallait, parce qu'ils l'auraient fait aussi. De la même manière qu'ici, on salue tous les gens que l'on croise: «Un étranger est un ami que je ne connais pas encore», répète-t-on à qui veut l'entendre.

«Vous vouliez savoir ce que c'est, être un cowboy? Eh bien, c'est ça», résume Jack Rich en souriant sous son épaisse moustache rousse. Ça, et un paquet d'autres choses...

Contrée sauvage

Le Montana est une terre authentique, l'un de ces rares coins de la planète où l'on peut encore s'étonner de la grandeur des paysages, poser son regard sur l'horizon sans qu'il bute sur un gratte-ciel. Il faut dire que le quatrième État américain quant à la superficie ne compte pas 1 million d'habitants: on y trouve 12 fois moins d'hommes et de femmes au kilomètre carré que dans le reste du pays, mais beaucoup, beaucoup, beaucoup plus de vaches et de boeufs (2,5 millions, au total!), ainsi que de chevaux ou de moutons. Une seule ville compte plus de 100 000 habitants: Billings.

Près d'un Montanien sur cinq vit encore de l'agriculture, dans l'un des quelque 30 000 ranchs ou fermes de l'État. La deuxième source d'emplois est le tourisme. Parfois, les deux vont de pair, comme chez Jack Rich, l'un des nombreux «dude» ranchs de l'État, une formule à mi-chemin entre le café-couette et la colonie de vacances, version Far West. Ici, les touristes peuvent enfin réaliser leur rêve d'enfance et jouer au cowboy «pour de vrai» - les Indiens et les duels en moins, mais les sauvetages de chevaux improvisés en plus. On y vient de partout: les Japonais pour y vivre des aventures de films western, les courtiers de New York pour oublier que l'iPhone existe...

Chez Jack Rich, les touristes logent dans des maisonnettes en bois posées le long d'une rivière limpide, dans lesquelles il n'y a pas de télévision câblée, mais un lecteur de DVD pour les films, surtout des westerns, bien sûr! Le petit-déjeuner et le souper se prennent en famille, avec Belinda et Jack - qui quittera pour une rare fois son chapeau de cowboy - et aussi très souvent au moins un de leurs trois enfants, ainsi que les employés chargés de l'entretien du ranch, auxquels il ne manque que le patronyme pour faire pleinement partie du clan. OEufs, bacon, céréales, yogourt, toasts, fruits et beurre d'arachides. Il faut faire le plein, car les journées sont plus que remplies: les vacanciers ont l'embarras du choix, entre la randonnée dans les montagnes, la pêche à la ligne, le canoë et, dans certains ranchs, les traditionnelles tâches de soins des animaux.

La randonnée à cheval est un incontournable. Le Montana a mis en place une formule de partenariat avec les propriétaires de ranch qui leur permet d'utiliser les terres publiques pour les activités de plein air, pourvu qu'ils ne laissent aucune trace de leur passage. Jack Rich dispose ainsi d'un terrain de jeu de 250 miles (un peu plus de 400 km) de plaines, de forêt et de montagnes pour entraîner les touristes en excursion de quelques heures à 10 jours dans la réserve Bob Marshalls, où des mules peuvent transporter vivres et bagages dans des sentiers qui n'ont pas changé depuis des décennies. Les traces d'ours et de chevreuils croisent celles des chevaux tout près du ranch. À la fin du mois de mai, des lupins et des orchidées sauvages colorent les vallées au pied des cimes enneigées des Rocheuses, en toile de fond. Le temps est encore froid, la neige à prévoir. L'été est à l'inverse très chaud et sec, et les collines ne sont plus recouvertes que de buissons de sauge résistants aux incendies comme aux sécheresses.

La fille aînée de Jack Rich, Shannon, l'accompagne régulièrement. Elle a fait sa première sortie à cheval à 6 mois, sur les genoux de son père, montait seule à 4 ans et n'imagine pas passer une journée sans le faire. Même quand, comme en ce matin de mai, il fait froid et il brumasse. Elle a justement choisi de seller Emett, un hongre (cheval castré) très doux qui réagit mieux que d'autres au temps maussade. La preuve que la jolie blonde ne connaît pas seulement le nom, mais aussi le tempérament de chacun des 70 chevaux du ranch.

Les soirées d'Ovando

Le soir, après le repas familial, on sort la guitare et les chansons tristes de cavaliers solitaires, si l'on n'est pas trop exténué, pour filer au Trixie's, petit bar mythique d'Ovando, ouvert il y a plus de 50 ans par l'ancienne étoile du rodéo Trixie McCormick. Les soirées dansantes sont marquées d'une pierre blanche au calendrier des jeunes des environs. Cette petite ville oubliée a tout du décor de cinéma, mais tout y est pourtant authentique. Au Straigth Bullet, le casse-croûte du coin, tout le monde se connaît au moins de vue. Assis sur sa chaise de taverne, on s'enquiert des récoltes de l'un, de la santé du troupeau de l'autre, entre deux bouchées de copieux sandwichs. Le petit musée de l'autre côté de la rue garde en souvenir un tronc d'arbre transpercé d'une balle, rappel de l'époque plus tumultueuse de la ruée vers l'or.

«Ce qu'on veut, c'est faire vivre une expérience aux gens, qu'ils voient et comprennent notre style de vie», dit Jack Rich. Ce dernier ne peut s'empêcher une petite sortie contreles riches hommes d'affaires de la côte Est et les acteurs de la côte Ouest qui achètent de grands domaines dans les environs, enfilent des bottes pointues, un jean Wrangler, une chemise à carreaux et un chapeau et croient faire partie de la famille.

«Comment reconnaît-on un cowboy? C'est celui qui a de la corne sur les fesses à force de faire du cheval», dit à la blague cette pièce d'homme, avant d'ajouter, sérieux cette fois: «Un cowboy n'essaie pas de vivre contre la nature, mais avec elle, de manière à limiter le plus possible son empreinte dans l'environnement.»

Pas facile à vérifier, dans les deux cas. Mais après trois jours au Rich Ranch, nous voilà bien convaincus que les cowboys existent encore en chair et en os, et pas seulement au grand écran ou dans les rêves d'enfants.

29 400 fermes dont certains des plus grands ranchs aux États-Unis.

130 000 chevaux et 2 500 000 boeufs et vaches, qui sont la principale source de revenus des éleveurs.

64% : L'État le moins densément peuplé après le Wyoming et l'Alaska; 64% de la superficie du Montana est consacrée à l'agriculture et aux ranchs, soit 59,7 millions d'acres. Près de la moitié de ce territoire appartient à l'État et n'est que prêté aux fermiers pour leurs cultures et leurs élevages.

108 ranchs ouverts aux touristes.

22 villes fantômes à visiter, qui ont été abandonnées après la fin de l'exploitation d'une mine d'or, de cuivre ou de pierres semi-précieuses.

39,4 °C : L'endroit où l'on a recensé la plus grande variation de température en une seule journée: 39,4 °C.

Le paradis des carnivores, où le boeuf est roi des menus et servi le plus souvent bien simplement: en steak. Par contre, ne cherchez pas de viande de cheval... les cowboys n'en mangent pas!