La suite des aventures de Bruno, à bord du bateau Professeur Molchanov.

Bruno Blanchet, collaboration spéciale LA PRESSE

JOUR 11Dix jours de croisière en quatre chroniques ? À ce rythme-là, nous n'arriverons jamais aux îles du Cap-Vert ! Et dire en plus que je vous écris ces textes, en rafale, d'une charmante petite case en Casamance... Le bonheur, je vous jure. Ce que j'aimerais vous parler de Cap Skirring, de Ziguinchor et du Sénégal tout de suite ! Rien que ce matin, en face de chez mon amie Églantine, sur la table bancale d'un tangana au bord de la route, j'ai pris un petit-déjeuner épatant : le local «espagati», c'est-à-dire un pain baguette badigeonné de mayonnaise maison et rempli de... spaghetti à l'huile ! Pour 80 sous, avec sourire et café sucré inclus.

«Tu manges ça, mon chéri, et ensuite, tu vas être rempli !»

Ouais... Tu manges ça, et ensuite, tu vas te recoucher pour digérer ! La dernière fois que j'ai été aussi «rempli», c'était après une pointe de tarte aux patates*, en Mongolie...

De retour à nos baleines ?

Je tenterai donc de vous résumer les 27 derniers jours de l'aventure sur l'océan en trois, quatre chroniques, parce que je crois que ça vaut vraiment le coup de se rendre jusqu'au bout du Molchanov, même à vive allure, et en ponctuant le récit, ici et là, de petites «sénégalaiseries» ...

Bref, jour 12 !

JOUR 12

Nous quittons la Géorgie du Sud, après avoir porté un toast sur la tombe de l'aventurier Schackleton, à Grytviken, à 8 h du matin, sous une pluie glacée.

«À un homme comme il ne s'en fait plus !»

Et tchin-tchin, une gorgée de Jack Daniels pour nous, et une autre versée symboliquement sur la tombe... À 40 personnes, le pauvre mort doit être paqueté.

Puis nous retournons en mer australe, avec tout ce que cela sous-entend : des creux immenses, des coups de vent à couper le souffle et des chutes spectaculaires.

En glissant sur le pont, Robin a brisé sa caméra, Sharon s'est blessée à la hanche et je me suis presque éclaté le coccyx. Lors d'une inclinaison à 40 degrés, une dame est tombée sur la passerelle, et l'enflure de sa main laisse croire à de multiples fractures... Heureusement, il y a un médecin compétent à bord... mais pas de machine à rayons X. Pour se faire soigner, elle devra patienter jusqu'à Tristan da Cunha : une île qu'on a baptisée « l'endroit habité le plus reculé du monde », où vivent quelques centaines personnes, et où il y a seulement sept noms de famille.

Un peu comme au Saguenay.

JOURS 13, 14, 15 et 16

Le vent s'est calmé, et nous nous prenons maintenant les vagues par l'arrière, ce qui nous change agréablement du roulement constant qui faisait choir les assiettes et basculer les couchettes. Avec l'île Gough en vue, Andy mon ami laisse échapper un cri. Que vous connaissez sûrement déjà.

«What the f... ? !»

Andy est un observateur d'oiseaux hors pair. Parmi les dizaines d'oiseaux qui se joignent au bateau, il en a aperçu un unique, qui se démarque du lot.

«Là, avec du blanc sous les ailes !»

Les photographes réussissent à le capturer, in extremis ! Aussitôt, c'est la réunion des « birdeurs » sur le pont, qui examinent vite les clichés sur les appareils photo numériques et se précipitent aux cabines, afin de consulter leurs livres spécialisés.

Sauf que, pendant tout ce temps, nous longeons doucement la côte de Gough : une île fantastique, sauvage, inexplorée, où il nous est interdit de poser le pied pour ne pas déranger le fragile équilibre écologique... Et c'est d'une beauté indescriptible !

Les «birdeurs» sont-ils fous ? Peut-être.

Mais lorsque le verdict tombe, c'est la fête : au beau milieu de l'Atlantique, nous avons vu un pétrel de Juan Fernandez ! Amis ornithologues, à genoux.

Ça part bien une liste, non ?

JOURS 17 et 18

En route vers Tristan, c'est un peu ennuyant. Alors, sur le tableau de bord où sont inscrites les activités pour la journée et les heures de repas, les gens s'amusent à laisser de plus en plus de messages saugrenus. Entre autres, il y a ce talentueux dessinateur, qui nous offre des caricatures souvent très drôles, et cet auteur anonyme, qui écrit de faux «avertissements».

Son dernier méfait ?

«ATTENTION : Si vous désirez acheter un billet pour le téléphérique, adressez-vous à Delphine aujourd'hui, avant midi.»

Et tout le monde s'est précipité chez Delphine pour lui demander des billets pour le téléphérique. Et Delphine leur a répondu :

«De quel téléphérique parlez-vous ?»

Ha ! Comprenez, nous étions au milieu de l'océan, à 800 milles nautiques de l'île la plus proche...

Or, à la réunion du groupe, hier, on m'a montré du doigt : les autres passagers croient que c'est moi, l'auteur anonyme ! Non mais, est-ce que je ferais un truc pareil ? Franchement.

J'ai autre chose à faire que d'écrire des bêtises.

* Recette de la tarte aux patates : sel, farine, eau, patates.