Nul ne sait quand la population sera de nouveau autorisée à voyager de par le monde. Et surtout : nul ne sait à quel prix. Est-ce le moment de faire de bonnes affaires avant une éventuelle flambée des tarifs ?

Violaine Ballivy Violaine Ballivy
La Presse

Le président-directeur général de l’Association internationale du transport aérien (IATA), Alexandre de Juniac, l’a dit clairement au cours d’un point de presse à la mi-avril. « Si la distanciation physique est imposée [dans les avions], les voyages à bas prix [cheap travel] sont terminés. Voilà. »

Il estime qu’il faudrait condamner jusqu’à 30 % des fauteuils d’un appareil de moyenne capacité pour appliquer la distanciation physique telle qu’elle est imposée au sol. « Cela veut dire deux choses. Soit vous volez au même prix en vendant les billets au même prix moyen qu’avant et vous perdez énormément d’argent, et c’est impossible pour les transporteurs aériens de continuer à voler. Soit vous augmentez le prix pour un produit similaire d’au moins 50 % et vous pouvez continuer à voler avec un profit minimum. »

Limite à hausser les prix

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Des prix trop élevés pour les billets d'avion risquent de ralentir le retour de la population, dont le portefeuille a été mis à mal par la crise économique.

Cette éventualité laisse toutefois sceptiques les experts consultés. « Il y aura des turbulences et des variations, mais les prix ne vont pas s’envoler de façon exorbitante », prédit Merham Ebrahimi, professeur à l’Université du Québec à Montréal et directeur de l’Observatoire international de l’aviation civile.

Après la crise, on risque effectivement d’assister à un déséquilibre important entre l’offre — encore très abondante — et la demande — nettement plus faible qu’avant. « Est-ce que les compagnies vont choisir la stratégie “prix élevés, marge de profits élevée et peu de billets”, ou l’inverse ? Ça reste à voir », dit Merham Ebrahimi. 

Mais des prix trop élevés risquent de ralentir le retour de la population, dont le portefeuille a été mis à mal par la crise économique. Les plans d’aide déployés par les gouvernements pour sauver les transporteurs aériens pourraient aussi être assortis de conditions destinées à freiner le prix des billets d’avion, notamment en imposant des plafonds salariaux à la haute direction. « Air France, par exemple, a demandé 10 milliards d’aide. Quel sera le contenu de l’entente ? On ne le sait pas, mais il est évident que les gouvernements voudront garder un œil sur l’utilisation de l’argent des contribuables », croit Merham Ebrahimi.

Enfin, il ne faut pas négliger un facteur important de la fixation des prix des billets d’avion : le prix du pétrole, qui est en chute libre depuis le mois de mars.

Même si les avions doivent passer plus de temps au sol [pour des opérations de désinfection], les économies sur le prix du pétrole compenseront, au moins pendant un moment.

Jacques Roy, professeur spécialisé en gestion du transport et de la logistique à HEC Montréal

Et puis, ajoute-t-il, pour les grands transporteurs, la reprise passera beaucoup par les gens d’affaires qui constituent la principale clientèle des classes supérieures, pour laquelle la marge de profits est plus élevée.

« Bien sûr, c’est difficile de prédire ce qui va se passer tellement on vit quelque chose d’unique. Mais moi, alors qu’en général je dis toujours qu’il faut acheter ses billets le plus longtemps d’avance pour avoir un bon prix, je ne serais pas très pressé d’acheter un billet en ce moment, affirme Jacques Roy. Je pense que ça vaut la peine d’attendre. »

Cela dit, même si les prix étaient appelés à monter, Jacques Roy rappelle que « depuis 40 ans, on a été chanceux pour le prix des billets. Ça coûte à peu près la même chose aller à Paris qu’avant ». Les prix ont baissé — par rapport à l’indice du coût de la vie — de façon assez constante depuis les années 80.

Des prix plus bas que jamais 

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Alexi Roy, l’homme derrière le site de recherche de voyages au rabais Les Vols d’Alexi

N’empêche, Alexi Roy, l’homme derrière le site de recherche de voyages au rabais Les Vols d’Alexi, remarque que cette période d’arrêt est excellente pour planifier un voyage, tant les tarifs sont peu élevés pour certaines destinations. « Une dizaine de villes affichent les prix les plus bas que j’ai jamais vus » pour des voyages après le 1er septembre, dit-il. Un exemple ? Un aller-retour vers Rome ou Florence est à 480 $, idem vers Bordeaux ou Toulouse, et même vers Rio de Janeiro. S’évader à La Nouvelle-Orléans coûte 230 $ et à New York, 180 $.

Même constat du côté de l’agence de prédiction des prix des billets d’avion Hopper, où l’on remarque une baisse de prix importante pour plusieurs destinations, et ce, même à moyen terme, voire jusqu’en mars prochain pour certains endroits. « C’est une bonne période pour acheter, avance l’économiste Haylay Berg. Les prix sont bas. Et le risque est faible, puisque les politiques d’annulation ont été assouplies. »

PHOTO BRENDAN MCDERMID, REUTERS

Les destinations au plus bas prix sont aussi souvent celles où l’épidémie a frappé le plus fort, comme New York (photo) ou le nord de l’Italie.

« Bien sûr, il faut être à l’aise de voyager. C’est là la grosse question. Ça va dépendre du sentiment de confiance des gens, de leur capacité à vivre avec quel niveau de risque », remarque Alexi Roy. Surtout que les destinations au plus bas prix sont aussi souvent celles où l’épidémie a frappé le plus fort, comme New York ou le nord de l’Italie.

Alexi Roy a suspendu l’envoi de son infolettre à ses 750 000 abonnés en mars dernier et attend de sentir que la confiance des voyageurs est minimalement revenue pour la relancer. Et encore, il compte d’abord se concentrer sur des destinations de proximité et le Québec. Un sondage mené à la mi-avril par l’Association internationale du transport aérien révélait que 40 % des touristes attendraient six mois ou plus après la fin de la pandémie avant d’oser prendre l’avion.